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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/845

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A vrai dire, cette façon de juger ne constitue pas une exception ; nous la connaissons trop pour nous en étonner. Elle est de règle, chez les historiens de la littérature et de l’art au moyen âge ; elle a été reprise et formulée par presque tous. Ne pouvant nous faire trouver beau ce qui est laid, riche ce qui est pauvre, et intéressant ce qui n’excite que l’ennui, ils s’efforcent d’intéresser notre patriotisme à la question et de nous placer dans cette alternative, de forcer notre admiration ou d’être de mauvais Français. Ainsi à Rome, au temps d’Horace, les partisans de l’ancienne littérature latine condamnaient, au nom du patriotisme, ceux qui demandaient aux Grecs des leçons de composition et de goût. C’est là vraiment un procédé inacceptable de critique littéraire ou artistique. Nous y résistons lorsque Viollet-le-Duc plaide avec tant de science et de volonté pour l’architecture française, improprement appelée gothique, contre l’architecture d’origine italienne, alors que l’une et l’autre ont eu leur raison d’être et que la seconde a légitimement succédé à la première [1], lorsque M. Gaston Paris, avec une méthode si sûre et une dialectique si vigoureuse, veut nous montrer dans les chansons de gestes, — où la beauté et l’intérêt existent, certes, mais à l’état d’exception, et s’y font si péniblement gagner, — une suite d’épopées aussi attachantes que l’Iliade et l’Odyssée, lorsque M. Léon Gautier expose la même thèse avec un enthousiasme chaleureux, lorsque enfin M. Petit de Julleville consacre tant de travail et de conscience à nous exposer les deux formes de la littérature dramatique en ce temps-là et s’efforce d’établir que l’une des deux au moins n’est pas complètement morte. Ils déplorent tous que la civilisation française ait dévié au XVe siècle, et ils estiment que, sans l’influence de l’antiquité retrouvée et de l’Italie, notre littérature et notre art auraient eu un développement aussi riche et plus original, aussi fécond en belles œuvres et plus flatteur pour notre patriotisme. Jusqu’ici, ils n’ont pas réussi à nous convaincre ; mais que le fait soit regrettable ou heureux, c’est un fait, et ils sont obligés eux-mêmes de le reconnaître : une littérature et un art nouveau ont commencé avec le XVIe siècle. Quant au patriotisme, exige-t-il que l’on renonce à la justesse d’esprit et est-il inconciliable avec la critique littéraire ? Consiste-t-il à se préférer et à se complaire dans les infirmités de sa race et de son

  1. Je n’assimile pas l’art français du moyen âge, qui a laissé des œuvres admirables, quoique fort mêlées, à la littérature, beaucoup moins heureuse dans ses résultats ; je me contente de réclamer contre une théorie artistique qui prétend nous imposer l’admiration exclusive et complète de son objet, alors que le laid et le déplaisant y abondent, et surtout qui fait à la Renaissance le plus injuste procès.