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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/770

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tout cas, elles ne sont guère moins étrangères à l’esprit évangélique. Nous voyons la paille dans l’œil du prolétaire et nous ne voyons pas la poutre qui est dans notre œil. Le riche, en tant que riche, n’est guère plus chrétien que le pauvre, en tant que pauvre ; ils ont, l’un et l’autre, même opinion de la richesse et même opinion de la pauvreté, tous deux chérissant l’une et abhorrant l’autre, tous deux ne voyant dans la fortune qu’un instrument de jouissance. Ils ont même façon de comprendre la vie : pour tous deux, Mammon est plus que jamais le prince de ce monde. Et jamais Mammon n’a montré une superbe aussi insolente. Je ne sais si, à aucune époque, l’opulence a eu, pour la foule, des spectacles plus démoralisateurs. Les riches, les hautes classes, sont inconsciemment les grands fauteurs du socialisme. Leur vie est une prédication contre la société. Combien se préoccupent de la mission sociale de la richesse ? La légitimité de la fortune est sans cesse mise en question par la façon dont le monde en use et en mésuse. Les plus mauvais sentimens d’en bas découlent en quelque sorte d’en haut. L’oubli de la loi biblique du travail, la frivolité impertinente de la jeunesse de nos salons, l’oisiveté ridiculement affairée de nos sportmen et de nos clubmen, le faste provocateur de nos fêtes mondaines, l’étalage outrageant de la débauche élégante et du vice rente, quelles leçons pour le peuple de la rue ! et comme, en vérité, tout ce qu’il voit de notre vie est propre à lui inculquer le respect de la société ! Cette société, pour ne point soulever contre elle les rancœurs et les colères des foules, il faudrait qu’elle apprît à se purifier et qu’elle eût la force de se régénérer ; et comment, avec qui, si ce n’est par l’Évangile et par le christianisme. — Mais est-il seulement permis de l’espérer ?

— Soyez chrétiens, répète le pape, au riche comme au pauvre au patron aussi bien qu’à l’ouvrier ; soyez chrétiens, et la société sera sauvée, car la question sociale deviendra facile à résoudre. Il n’y aura plus de lutte de classes ; à tout le moins, la religion en tempérera l’âpreté. Le pape, encore une fois, a raison : cela est si clair et si connu que cela en est banal. A beaucoup, en effet, le pape semble, par sa mission, contraint de nous servir de fastidieuses banalités. Le malheur est que la vérité est dans ces redites, et que, pour être banale, la vérité n’en est pas moins vraie ; car c’est ici le nœud de la question. Ils sont aveugles, ceux qui n’y voient qu’un théorème économique. Elle dépasse toute la science des économistes, et les sages, parmi eux, sont ceux qui en font l’aveu. Le problème social, — il vaut la peine de nous le persuader, — est avant tout un problème religieux, un problème moral. Ce n’est pas seulement, comme l’imagine trop souvent le