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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/705

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la pluie et le vent. Le cheval bronche ; elle roule dans la boue du fossé. On arrive enfin au château. « Quoi donc ! gronde Petruccio. Personne pour nous recevoir ! Holà, drôles, coquins ! » On accourt, on s’empresse, on s’excuse. Le cuisinier sert le souper : « Il ne vaut rien. Gâteau ! je vous défends de manger. Gâteau ! je vous défends de dormir. Fi ! ce lit est fait comme un lit d’auberge ! (et les draps et les oreillers de voler en l’air). Mon amour, vous reposerez sur cette chaise. » A demi morte d’inanition et de sommeil, vaincue par ses propres armes, massacrée avec son humeur à elle, Catarina se laisse tomber et s’endort. Elle se réveillera plus qu’aux trois quarts matée. Quelques épreuves de plus : un plat ou deux soustraits à sa faim, une parure refusée à sa coquetterie, et la voilà soumise. Sa fureur, avant de s’éteindre, jettera quelques éclairs encore, mais les derniers ; de cette âme de colère le bourreau par tendresse a fait une âme de douceur et d’amour.

Cependant qu’est-il arrivé de Bianca, l’autre sœur, et de son jouvenceau ? Comme Juliette et Roméo, ils se sont mariés en secret, les aimables enfans. Le père, tout à la joie de retrouver sa Catarina domptée, pardonne aux amoureux. Voici tout le monde réuni, excepté la douce Bianca. « Où donc est-elle ? demande son mari. Qu’un valet me l’aille chercher. » Et bientôt le valet de revenir assez penaud. Bianca refuse de paraître. A la fin pourtant elle arrive, mais récalcitrante, revêche à son tour, et la comédie n’a d’autre dénoûment que cette vicissitude.

Voilà la pièce. Ainsi contée, comme elle est représentée, elle n’est plus de Shakspeare, mais d’après et selon lui. Il est entendu, et je crois avec raison, que nous ne pouvons nous plier aux comédies de Shakspeare. Il s’agit de les plier à nous, et sans les fausser. Deux poètes déjà y avaient réussi. Après MM. Dorchain et Legendre, en prose cette fois, M. Paul Delair vient d’y réussir avec non moins d’éclat. Beaucoup retrancher, ajouter un peu, condenser le tout, voilà le secret d’une bonne adaptation shakspearienne. Celle-ci est parfaite ; plus libre que tout autre et plus fidèle pourtant, sinon à la lettre, du moins à l’esprit de l’original. M. Delair a déblayé le terrain, simplifié l’intrigue, retranché les épisodes et les figures parasites, pour mettre en lumière le fond et les principaux personnages. Il a purgé aussi la comédie, non pas de la farce, mais de la grossièreté et de l’ordure. Il a même introduit en quelques scènes une note sentimentale plus à lui qu’à Shakspeare, un peu de rémission et de détente pour couper le bruit des querelles et des coups. C’est ainsi que l’auteur a ménagé au clairon de M. Coquelin deux ou trois effets de douceur. Deux fois, au troisième et au quatrième acte, il attendrit la férocité du personnage, il en tempère le comique éclatant, et sous la violence, fait sourire l’amour.

Mais ce que M. Delair a le mieux rendu, c’est l’entrain, la verve