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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/703

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revêtues de formes mystiques… Ame jetée aux vents comme Françoise de Rimini. Ton âme, ô Francesca, montait tenant entre tes bras l’âme bien-aimée de Paolo : mon âme est pareille à toi ! » Aussi nul en son temps n’a-t-il eu plus que lui le sens du mystère et celui du symbole. Mystère, c’est le titre qu’il a donné lui-même à son Déluge, à son Eloa ; et pour des symboles, je ne crois pas qu’il y en ait beaucoup de plus beaux que cette même Eloa, que la Maison du berger, que la Colère de Samson. Peut-être seulement sont-ils trop clairs ou trop transparens pour nos symbolistes actuels ; et M. Henri de Régnier ou M. Francis Vielé-Griffin croiront sans doute que je plaisante si je dis que je ne leur souhaite que d’en réaliser de semblables. Je leur reconnais aussi le droit d’y faire entrer tout ce que, depuis un demi-siècle, le pessimisme a pris de conscience de lui-même ; le rêve, de fluidité, si je puis ainsi dire, ou d’inconsistance nouvelle ; et, le vers français enfin de souplesse.

En conclurons-nous maintenant, avec M. Paléologue, que « Vigny n’appartient pas seulement à notre littérature nationale ; qu’il a sa place marquée dans l’histoire générale des esprits, dans la lignée des Lucrèce, des Dante et des Goethe, dans l’élite des grands inspirés ? » Oh ! que voilà de bien grands noms peut-être ; et que M. Faguet a mieux dit quand, après avoir analysé la philosophie de Vigny, il ajoutait, tout simplement : « C’est le plus grand artiste du siècle qui pouvait naître d’un esprit ainsi fait. » Vigny, qui n’ignorait pas lui-même combien l’exécution était inférieure chez lui à la conception, n’en eût pas, je crois, demandé davantage. Il en a même demandé moins, dans ses derniers vers, qu’il écrivait six mois à peine avant sa mort :

Jeune postérité d’un vivant qui vous aime,
Mes traits dans vos regards ne sont pas effacés.
Je peux en ce miroir me connaître moi-même,
Juge toujours nouveau de nos travaux passés !
Flot d’amis renaissans ! Puissent mes destinées
Vous amener à moi, de dix en dix années,
Attentifs à mon œuvre, — et pour moi c’est assez.

C’est une satisfaction que n’ont point refusée à son ombre les deux ou trois générations qui sont, depuis lui, venues à la vie publique, et nous espérons que celles qui viendront ne la lui refuseront pas davantage.


F. BRUNETIERE.