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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/553

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néerlandais que déjà la terreur de son nom multipliait les bannis volontaires. On se répétait avec effroi que, vingt-huit ans plus tôt, le 24 février 1540, Albe recommandait à l’empereur Charles-Quint, comme le plus sûr moyen de prévenir toute révolte nouvelle, « de raser la ville de Gand. »

L’excitation des esprits ne se traduisait pas seulement par la fuite ; elle se traduisait aussi par des défections. Pour les pouvoirs publics, de tous les symptômes celui-là est incontestablement le plus grave. Albe eût dû réfléchir le jour où un vaillant marin de Dokkum, Jan Abels, appelé par le conseil de la Frise au commandement de quelques vaisseaux destinés à tenir en bride les pirates, accepta le commandement, mais alla livrer les vaisseaux à ceux-là mêmes qu’on l’envoyait combattre.

Les nations sont comme les individus. Quand elles n’ont pas de grands chagrins, elles s’en créent de petits. La nation néerlandaise, au XVIe siècle, a connu les grands chagrins. Comparez son sort au nôtre dans les heures qui nous ont arraché le plus de gémissemens et jugez si jamais peuple, depuis que l’histoire existe, paya de tant de sacrifices sa liberté. Nous n’avons connu qu’une « année terrible ; » le peuple des Pays-Bas en a traversé quatre-vingts.

Prælia magnatum cernes et sanguinis undas
Et terras populis vacuas, contusaque regna ;
Fana domusque cadent et erunt sine civibus urbes,
Inque locis multis tellus inarata jacebit :
Strages nobilium fiet procerumque ruina ;
Fraus erit inter eos, confusio magna sequetur.

Tu verras les combats des grands et les flots de sang,
Les campagnes dépeuplées et le choc des empires,
Temples et maisons tomberont ; les villes seront sans habitans,
En maint endroit la terre restera en friche ;
Les nobles seront massacrés et les premiers du pays ruinés,
La fraude régnera parmi eux et une grande confusion s’ensuivra.

Telle est la prophétie lugubre qu’un gueux frison ne craignit pas d’aller, au péril de sa tête, clouer sur les ruines fumantes du château qui avait longtemps servi de repaire aux rebelles. Nous ne nous attendions pas à trouver chez les gueux de si bons écoliers : ce gueux faisait partie des recrues nouvelles. Hartman Gauma, — tel était son nom, — restait poète en dépit des horreurs de la guerre. Il continuait de lire et de méditer son Horace à la lueur des bûchers. Gauma n’était ni un brigand sans foi, ni un pirate sans merci. « Le service de Dieu et la délivrance de la patrie » lui avaient mis les armes à la main ; il eût été digne de figurer