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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/353

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Affolée, elle court vers l’éclatant flambeau.
Mais qu’elle effleure au vol la flamme de son aile,
Son trépas est certain ; hélas ! c’en est fait d’elle ;
Elle meurt consumée en ce brûlant tombeau.

Vient ensuite une assez belle pièce où, après quelques dernières révoltes, elle semble accepter avec résignation la condition humaine et ses rigueurs. Peut-être en serait-elle restée sur cette conclusion mélancolique et sereine, mais M. Havet était là qui veillait. « J’avais fait une conclusion, dit-elle dans une de ses lettres, mais à la suite d’une correspondance avec M. Havet, j’ai compris que cette dernière partie ne disait pas suffisamment ma pensée, et je la refais . » Cette conclusion refaite s’appelle un Dernier mot . Ce n’est qu’un long blasphème contre le rédempteur et surtout contre celui qu’elle appelle le sacrificateur. Elle repousse l’un, elle insulte, elle brave l’autre. Elle espère trouver enfin quelque injure qui le fasse sortir de son impassibilité et l’irrite à ce point qu’il brise ce globe en morceaux et en finisse avec l’humanité. Quelle joie d’arracher aux souffrances de l’être ceux qui ne sont point encore nés et de pouvoir jeter ce cri de délivrance :

Plus d’hommes sous le ciel ! Nous sommes les derniers.

La lecture de cette pièce est douloureuse ; l’impression en est étrange. Ce n’est point la sérénité hautaine du philosophe prenant en pitié les erreurs de l’humanité ; ce n’est point le dédaigneux :

Tantum relligio potuit suadere malorum !

de Lucrèce. C’est la haine du fanatique contre celui qui ne partage point sa croyance. Mais on ne hait à ce point que ce qui existe, et dans aucune autre des poésies de Mme Ackermann n’apparaît au même degré l’étrange contradiction qui fait le fond de sa philosophie : la haine contre un Dieu qu’elle nie et qu’elle rend cependant responsable des maux de l’humanité. Bien qu’elle contienne d’admirables vers, on voudrait pouvoir effacer cette pièce des œuvres de Mme Ackermann, car le ton en est difficile à supporter. Personne n’est plus convaincu que moi que la foi doit savoir pousser très loin la tolérance, mais elle a le droit en échange d’exiger le respect. A notre époque troublée, chacun croit ce qu’il peut, et nul n’a le droit de se dire meilleur au nom de ses croyances. Mais dans ces questions qui touchent à ce qu’il y a de plus sensible et de plus délicat dans la conscience humaine, l’injure ne devrait jamais être employée. Une femme surtout aurait dû sentir ce qu’il y a de touchant et d’admirable dans l’idée de la rédemption par