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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/340

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Tu peux, parmi les chœurs qui chantent tes louanges,
A tes pieds, sous tes yeux, nous mettre au premier rang,
Nous faire couronner par la main de tes anges,
Nous revêtir de gloire en nous transfigurant.
Tu peux nous pénétrer d’une vigueur nouvelle,
Nous rendre le désir que nous avions perdu…
Oui, mais le souvenir, cette ronce immortelle,
Attachée à nos cœurs, l’en arracheras-tu ?

Aussi ne demandent-ils à Dieu qu’une seule chose : c’est de les laisser dormir d’un sommeil sans fin et oublier qu’ils ont vécu.

A cette pièce d’une inspiration bizarre, mais singulièrement puissante et douloureuse, je préfère cependant celle-ci, où les lentes transformations du cœur sous l’action de l’âge et du temps sont rendues avec tant de vérité et de mélancolie :

Serait-ce un autre cœur que la nature donne
A ceux qu’elle préfère et destine à vieillir,
Un cœur calme et glacé que toute ivresse étonne,
Qui ne sait plus aimer et ne veut pas souffrir.
Ah ! qu’il ressemble peu dans son repos tranquille
A ce cœur d’autrefois qui s’agitait si fort !
Cœur enivré d’amour, impatient, mobile,
Au-devant des douleurs courant avec transport.
Il ne reste plus rien de cet ancien nous-mêmes,
Sans pitié ni remords, le temps nous l’a soustrait.
A l’horizon changeant montent d’autres étoiles.
Cependant, cher passé, quelquefois un instant
La main du souvenir écarte tes longs voiles
Et nous pleurons encore en te reconnaissant.

« Quand le temps a passé sur nos amours et sur nos douleurs, a-t-elle écrit ailleurs, exprimant la même pensée sous une autre forme, notre cœur qui s’est calmé reste tout étonné de ses excès. » Ce calme du cœur dont elle a si bien dépeint la mélancolie n’était guère chez elle qu’une apparence ; bien peu de chose suffisait pour le troubler : « La musique, disait-elle encore, me remue jusqu’en mes dernières profondeurs. Les regrets, les douleurs, les tristesses qui s’y étaient déposés en couches tranquilles par le simple effet de la raison et du temps s’agitent et remontent à la surface. Cette vase précieuse une fois remuée, je vois reparaître au jour tous les débris de mon cœur. » Mais ces souvenirs eux-mêmes ne vivent pas d’une vie aussi longue que la nôtre ; vient un âge où ils ne nous causent plus la même émotion qu’autrefois, où ils sont comme morts au dedans de nous-mêmes, et Mme Ackermann