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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/337

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perdu dans le mûrier et l’olivier. Cela m’amuse. Mes arbres sont mes enfans et je me plais à les voir croître. J’ai trois familles autour de moi, mes paysans, mes bêtes et mes arbres. Tout cela vit, travaille, gambade autour de moi et sourit sous mes yeux, de sorte que je ne me sens pas seule. C’est une vie à mon goût. Je me regarde comme une personne qui n’est plus de ce monde. Je n’ai plus rien de commun avec les humains. La Lanterne est une Trappe, mais une Trappe en belle vue et sans bon Dieu. »

17 décembre 1850.

« Je suis toujours seule, mais cela me va et me va tellement que je ne pense pas aller à Paris de longtemps. Il me faudrait un motif bien puissant pour m’obliger à quitter ma solitude. Je vis ici tout à fait selon mon goût. L’endroit me plaît, que me faut-il de plus ? Il est si rare de pouvoir s’arranger à sa guise dans la vie. Il est vrai que ma guise est un peu rustique. Personne pour me servir. Un chien et un chat pour toute compagnie. Mais, en revanche, d’excellens livres, une vue qui n’a pas sa pareille à Nice ; des occupations agricoles, de bons paysans qui font prospérer mon bien… Je commence à me faire vieille. Je suis peu curieuse de promener mes cheveux blancs davantage. J’ai assez couru le monde. La retraite convient désormais à ma vieillesse. »

15 novembre 1863.

« Je m’apprête à passer un hiver qui ne sera pas aussi agité que celui de l’année dernière. Je suis rentrée dans ma coquille et ne montre même plus les cornes. Je vais bientôt clore mon demi-siècle. Cela est solennel et demande du recueillement… J’ai passé un jour de l’an fort tranquille. Pas une personne vivante n’a troublé mon tête-à-tête avec Lion (son chien). Il n’y a pas dans tout l’empire français deux êtres qui pourraient en dire autant. J’ai lu quelques poésies grecques pour me divertir, et Lion a dormi. »

Enfin, je terminerai ces citations par cette phrase inédite de son journal intime, qui est à peu près de la même date. « Je n’aime plus à aimer. »

Mais si le cœur était engourdi, l’esprit revivait. Quoi qu’elle en dît, la plantation des vignes et la taille des arbres fruitiers ne