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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/311

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pour tous, sans danger pour qui que ce soit, avec tous les ménagemens et toutes les précautions nécessaires ?

S’agit-il d’introduire en France la laineuse Lettre Bleue du roi de Prusse, la lettre qui avise l’officier fatigué ou incapable que l’empereur-roi le remercie de ses services, et l’appelle à exercer son dévoûment dans des fonctions civiles ? Je crois que, dans un pays de démocratie, où les passions étaient hier encore si ardentes, la Lettre Bleue serait toujours suspecte et que « l’odieuse politique » passerait pour l’avoir dictée, alors même qu’elle y serait le plus étrangère. Il ne s’agit donc que d’abaisser pour les généraux de brigade, comme pour les généraux de division, la limite d’âge, de la rendre facultative à partir de cinquante-huit ans, ou, mieux encore, de cinquante-six ans pour les uns et les autres, tout en réservant au ministre de la guerre de conserver jusqu’à la limite actuelle les officiers qui auraient gardé une âme jeune dans un corps robuste et fort. Mais cette mesure-là est indispensable. Prenez-la, faites des généraux de vos jeunes colonels, des colonels de vos jeunes commandans qui sortent de l’école de guerre, qui ont reçu l’empreinte des enseignemens nouveaux, qui joignent à la vigueur physique la fraîcheur intellectuelle et une instruction solide. Vous aurez ce jour-là, avec une armée déjà incomparable, des chefs vraiment dignes d’elle pour la conduire. Hésitez, reculez encore, par je ne sais quelle sensiblerie ou camaraderie coupable, devant cette mesure dont la nécessité est évidente, devant ce rajeunissement qui s’impose, et vous perdrez vingt-cinq chances de victoire sur cent.

Et ce n’est pas seulement que le vieux commandement soit mauvais en lui-même, parce que ceux qui l’exercent sont fatigués, usés, routiniers ou mal instruits. Mais il répand le découragement tout autour de lui, et l’arbre tout entier souffre de ce bois mort que vous n’abattez point, qui empêche la jeune sève de pousser et d’étendre ses branches. Ce vieillissement du haut commandement affaiblit le présent et décourage l’avenir. Beaucoup parmi les jeunes, — parmi les plus forts et les plus capables, — condamnés à végéter sans issue dans les bas grades, perdent espoir, s’écœurent, quittent l’armée. Qui n’a été à même, depuis plusieurs années, de constater avec angoisse le nombre croissant des démissions dans notre corps d’officiers ? Or, ces démissions n’ont qu’une cause : l’obstacle sénile qui empêche, arrête et brise l’avancement des jeunes, qui « bouche » l’avenir. Ceux qui rendent à l’armée le moins de services empêchent ceux qui pourraient la servir avec le plus de profit d’arriver. Étant données et la force des habitudes qu’ils ont prises, et la faiblesse de l’instruction qu’ils ont reçue, ils sont incapables de se transformer : réformez-les.