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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/194

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violente, là hésitante et timide. Des cris isolés, des dénonciations individuelles éclatent, notamment dans certaines églises catholiques. A Hatton-Gardens, le prêtre qui flétrit M. Parnell au prône du dimanche est réfuté et insulté par un de ses auditeurs. Mais la grande hiérarchie épiscopale se tait encore, soit qu’elle délibère, soit qu’elle attende un mot d’ordre.

Le parlement se réunit, et le lendemain le public anglais apprend à la fois avec stupeur que le parti irlandais, à l’unanimité, a réélu pour son président M. Parnell et que M. Gladstone, par une lettre adressée à M. John Morley, fait connaître sa détermination de ne plus agir de concert avec le chef du home-rule.

J’avoue qu’en lisant cette lettre je ne crus pas à sa parfaite sincérité. J’imaginai que M. Gladstone changeait de peau une fois de plus, qu’il jetait par-dessus bord le home-rule pour alléger la course du navire ; ou que, du moins, absolu et autoritaire comme il l’est lui-même, le caractère entier et obstiné de M. Parnell lui était devenu insupportable, et que l’affaire O’Shea était venue à propos lui offrir un prétexte de rupture. J’étais dans une erreur complète ; M. Gladstone et ses conseillers étaient innocens du machiavélisme que je leur prêtais. S’ils avaient péché, c’était dans le sens contraire. Voici, en effet, ce qui s’était passé.

Entre le procès de divorce et l’ouverture des chambres, s’était réunie, le 20 novembre, à Sheffield, la grande fédération nationale libérale, sorte de parlement au petit pied où dominent les représentai de tous les groupes non-conformistes, force principale du parti gladstonien. C’est là que vit encore l’Angleterre sectaire, insulaire, sans tolérance, sans générosité, sans mondaines complaisances, avec ses calmes et invincibles entêtemens, ses rudes et inflexibles instincts moraux, son piétisme littéral plus juif que chrétien. Là se trouvent des hommes qu’on ne plie point, que l’on ne convainc pas, mais qui sont un inappréciable secours en temps de crise, car, comme l’a dit chez nous un philosophe politique, — le moment est peut-être revenu de citer cet adage jadis banal et de nouveau oublié : — « On ne s’appuie que sur ce qui résiste. »

A Sheffield, on discutait tout haut la question de la journée de huit heures et tout bas l’affaire Parnell. Chargé de soutenir le rapport sur la situation du parti qui est présenté chaque année à ce quasi-parlement, M. Morley prononça un discours qui trahissait de vives anxiétés. Il y faisait un appel désespéré à l’espérance, encourageait les autres sans parvenir à cacher tout à fait son propre découragement.

Les délégués de Sheffield avaient dit : — « Nous n’aurons plus rien à faire avec Parnell. » — M. Morley et sir William Harcourt reportèrent cette parole à M. Gladstone et lui firent partager leur