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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/182

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des hommes et des intérêts. Les confidences de son ancien lieutenant nous permettent de le suivre dans le cabinet directorial de Northumberland-Street dont j’ai en ce moment la reproduction photographique sous les yeux et qui, avec ses chaises en désordre, ses bibliothèques mises au pillage, ses livres gisans entr’ouverts, son tapis jonché de papiers froissés et déchirés comme des gargousses, suggère invinciblement à l’esprit l’idée de l’escarmouche quotidienne, de l’éternel combat à coups d’argumens, où l’on guérit les plaies avec de nouvelles blessures et où on laisse les morts s’enterrer eux-mêmes. Chaque matin, en arrivant dans la salle encore déserte et fraîche, rafraîchis eux-mêmes par le sommeil de la nuit et par l’air du matin, l’éditeur et le sous-éditeur partaient au premier mot, se lançaient dans une discussion de principes, jusqu’au moment où M. Morley mettait fin à cette inutile effusion de sève intellectuelle et ramenait aux questions du jour son jeune et fougueux compagnon.

Au journal, personne ne prenait de libertés avec M. Morley : on l’aimait et on le craignait. Quelquefois il avait un léger accès de goutte au pied. A certains tressaillemens nerveux, à une raideur plus grande de tout l’être physique, on sentait l’orage : — « Ces jours-là, nous dit son collaborateur, on se tenait bien à la Pall-Mall Gazette. » — Du reste, jamais une parole dure, ni un mot discourtois. Personne n’écoutait mieux la contradiction. C’est vers ce temps que M. Gladstone disait de lui à Mme Novikoff : — « Nous aimons tous M. Morley parce qu’il est humble. » — Humble, ce penseur hautain, parfois agressif ! Humble, celui qui appelait communément les hommes « ces vers à fromage ! » — Ce mot de Gladstone a de quoi surprendre : on a besoin d’y rêver. Cependant, il n’étonne pas ceux mêmes qui se sont trouvés sous les ordres de M. Morley. Dans chacun de ses commandemens comme dans tous ses reproches, il entrait une indulgence triste pour la misère humaine. Il ne demandait pas aux gens plus qu’ils ne pouvaient, se rappelant qu’il était fort et peut-être aussi qu’il avait été faible à ses heures.

Il réprimait autour de lui l’excès, l’emballement, si fréquent en pareil lieu, versait de sa glace sur les enthousiasmes trop chauds. Un de ses mots était : « Surtout, pas de dithyrambe ! » De loin, il continuait à modérer, à calmer ses rédacteurs, dans des billets qui sont à la fois des modèles de condensation rapide et d’autorité amicale. Le sous-éditeur nous raconte lui-même qu’en l’absence du patron il cherchait à se distinguer, le malheureux ! Or ces « intérims » coïncidaient d’ordinaire avec la profonde torpeur de septembre, avec la saison des grouses, où tout dort, où rien n’arrive. Aucune bévue ne désespérait M. Morley comme ces pétards intempestifs, ces feux d’artifice à deux heures du matin : « Vous