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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/176

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dieu aveuglément cruel, ce « colossal septembriseur, qui n’a même pas lu le traité de Beccaria sur les Délits et les peines. » Et cependant il est entraîné, à demi séduit par les qualités que de Maistre révèle pour l’organisation de la société. C’est si beau, ce rêve de la monarchie spirituelle, si bien fait pour tenter un penseur ! Ce roi sans soldats, ce vieillard qui domine le monde est singulièrement auguste, même aux yeux des incroyans. Il représente l’éternelle succession des forces invisibles, l’idée qui ne meurt pas au sommet d’une pyramide de contingences.

Au besoin, Auguste Comte aurait appris à M. Morley à révérer de Maistre, oublié, presque inconnu en France de 1850 à 1870. Le chef du positivisme français est certainement un de ceux qui ont le plus influé sur la formation de ses idées. Cependant, à l’époque où il arrivait à la virilité intellectuelle, on dut le mettre au courant des circonstances qui avaient amené une rupture entre Comte et ses amis d’Angleterre. Dans un article de l’Encyclopœdia Britannica, M. Morley a raconté à son tour cet épisode où la question d’argent joue le principal rôle. Il semble que le pape des positivistes manquait un peu de tact et de modestie dans la perception du denier de Saint-Pierre. Ni le côté sec, antipathique de l’homme, ni le côté chimérique et ridicule de la doctrine n’ont échappé à M. Morley. Il ne demandait pas mieux que de discuter sérieusement les lois de l’évolution sociale et la fameuse gamme des sciences (fort entamée par la critique d’Herbert Spencer). Mais, lui qui repoussait un symbole sorti des entrailles de l’humanité et créé par la force des siècles, qu’aurait-il fait d’une religion de confection et d’un dogme fabriqué à la machine ? La première partie de l’œuvre et de la vie de Comte appartient à l’histoire de la philosophie ; la seconde ne relève que de l’aliénisme. Les ennemis de Comte ont inventé cette formule : le Comtisme = le Catholicisme — le Christianisme. Ses partisans ont riposté par cette autre formule : le Comtisme = le Catholicisme + la Science. M. Morley s’est contenté de dire : « Le comtisme, c’est l’utilitarisme couronné par une décoration fantastique. Supprimez ce décor : il n’y a plus de comtisme, car il y a eu une école utilitaire avant comme après lui. » Cela revient à dire que l’originalité de Comte réside dans la partie la plus douteuse et la plus précaire de son système. C’est là le dernier mot de M. Morley sur ce sujet et il est probable qu’il s’y tiendra.

Là s’arrête la série des études du critique anglais sur la pensée française. Comme on le voit, il lui rend sa place, sa portée, son caractère humain, universel, son action sur la marche de la civilisation. Mais il veut qu’elle soit née elle-même de certaines influences anglo-germaniques, mal vues ou mal définies avant lui.