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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/170

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l’épître à Uranie et de quelques maximes libérales semées dans Œdipe. Le bâton des laquais du chevalier de Rohan et l’Essai sur l’entendement de Locke, lu et compris à Londres, font un second Voltaire.

Assurément tout n’était pas beau dans ce que Voltaire vit à Londres : Walpole tout-puissant, un parlement corrompu, l’État pillé impudemment par les « grosses femmes » de George Ier. Mais pourtant ce parlement corrompu discutait les affaires du pays et votait les impôts. Il y avait des gens qui parlaient tout haut. Les opinions étaient libres. On citait des hommes de lettres qui avaient été ministres, d’autres ambassadeurs, et, du fond même de son humiliation et de son exil, Swift rappelait ce qu’avait osé, ce qu’avait pu la puissance nouvelle du journalisme. Voltaire entrevit un art nouveau dans Shakspeare, il s’enflamma d’enthousiasme pour les découvertes de Newton. On ne nous apprend rien en nous disant qu’il a été l’élève de Locke et l’ami de Bolingbroke, mais on ajoute, au contraire, un important appoint à l’étude de Voltaire, lorsqu’on nous le montre empruntant quelque chose à Herbert de Cherbury, à Toland, à Woolston, à Berkeley, lorsqu’on spécifie, comme l’a fait M. Morley, la nature et l’étendue de ces emprunts.

Voilà donc Voltaire à l’école des déistes anglais. Observez, à ce propos, la destinée différente d’une même doctrine chez deux peuples de génie différent. Le déisme anglais et le déisme français sont identiques au début. Ils ont en commun la notion d’un dieu séparé de sa création, d’ailleurs très digne, vivant a noblement, » d’après l’ancienne définition, c’est-à-dire sans rien faire, une sorte de roi qui ne réside pas dans son royaume et se fait révérer plutôt qu’obéir. Le déisme anglais, de plus en plus idéaliste, s’imprègne de religiosité et finit par s’acclimater à l’église. Le déisme français se fait matérialiste, puis révolutionnaire, en haine du clergé qui adosse l’autel au trône et qui unit ses destinées à celles de la monarchie. A qui la faute ? Vous pressentez la réponse : au catholicisme. M. Morley, qui n’appartient à aucune religion, mais qui écrit en terre protestante, fait au protestantisme la politesse de dire que la réforme du XVIe siècle a préparé l’esprit humain à la complète et définitive émancipation. Évidemment il le croit, puisqu’il le dit ; pourtant il sait mieux que moi que le prayer-book est un rituel romain d’où Cranmer a, de ses mains impures, arraché quelques pages, et que la différence entre le romanisme et l’anglicanisme est une question de bougies.

Quoi qu’il en soit, Voltaire emprunta à ses professeurs de déisme la méthode dont ceux-ci s’étaient servis contre les théologiens catholiques. Cette méthode, c’est la critique historique dans ce qu’elle a de