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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/169

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résumant, de dire ce qu’a été cette œuvre pour les Anglais et ce qu’elle doit être pour nous.

Avant de parler du XVIIIe siècle, M. Morley a commencé par étudier le XVIIe. Il a passé de Bossuet à Pascal, « comme on passe de la solennité splendide de l’église au frisson de la crypte. » Pour bien comprendre l’idée de la bonté humaine qui apparaît dans Vauvenargues et éclate dans Rousseau, la notion du progrès indéfini qui s’affirme chez Turgot et surtout chez Condorcet, il se donne la peine de remonter au pessimisme des Maximes et des Pensées, où il trouve les sentimens et les principes contraires. Pessimistes ou optimistes, aucun Anglais n’a mieux lu et compris nos moralistes. C’est une page d’excellente critique que celle où il les compare aux moralistes d’outre-Manche, à Francis Bacon, à Thomas Browne, à Shaftesbury, à Addison. Chez aucun de ses compatriotes, il ne trouve cette psychologie intime, cet accent douloureux et profond, cette rêveuse pitié, cette poetic pemiveness, qui fait le charme de Vauvenargues et atteint, avec Pascal, à de si tragiques hauteurs. D’où vient cela ? De ce que l’Angleterre avait de bonne heure donné, par la poésie même, une expansion au sentiment poétique, qui, en France, jusqu’au XIXe siècle, fut chassé des vers et obligé de se réfugier dans la prose. C’est pourquoi il y a tant de raison chez nos poètes, tant de poésie chez nos moralistes.

Ne nous attardons point et arrivons à Voltaire avec notre auteur.

Pour M. Morley, Voltaire n’est point, comme pour Carlyle, l’incarnation du scepticisme. Sceptique ! « Il n’est pas plus capable de l’être que Bossuet et moins que de Maistre. » Le doute lui est inconnu : il est tout en affirmations et en négations. Jamais il ne se pose une question sans y répondre. En cela, il est bien de sa nation, car le Français n’est point sceptique. A en croire M. Morley, « il n’y a jamais eu en France de véritable sceptique avant M. Renan. » Le doute fait peur aux Français, et, depuis qu’ils ont aperçu le vide, ils ont le vertige.

Que représente donc Voltaire, s’il n’incarne point le doute ? Il représente la soif de connaître, de critiquer et de discuter ; il représente la passion, qui était inconnue de l’âge précédent. Les tableaux de Le Brun, comme les tragédies de Racine, sont des œuvres impersonnelles : Voltaire se répand, se précipite avec furie dans ses livres ; il est tout entier dans chaque ligne qu’il a écrite. Le premier, il a fait de la pensée une arme et de la littérature un moyen d’action. C’est de quoi M. Morley l’admire surtout, et il se révèle lui-même par ce jugement.

La vie de Voltaire a trois phases distinctes. Avant de passer le détroit, il n’est que l’élève de Chaulieu, l’auteur des J’ai vu, de