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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/164

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langage naturel de la philosophie religieuse, et qui, « traduisant la pensée de Kant à travers Coleridge, en a fait un évangile. »

il goûtait la solitude avec les grands morts, il recherchait aussi le contact et la conversation des vivans. Souvent on le rencontrait à Witley, auprès de ce couple si intéressant et si honorable, quoique volontairement irrégulier, que formait George Eliot avec Lewes, son mari d’adoption. Il a donné très franchement ses impressions sur tous deux. Lui, esprit remarquablement souple, mais vulgaire par certains aspects, avec sa vitalité inextinguible, sa verve un peu grossière et ses réminiscences bohèmes, mais aussi avec son dévoûment entier, naïvement admiratif envers celle dont l’affection avait été pour lui « une seconde naissance. » Elle, sage et bonne, mais plus sérieuse qu’il n’eût fallu dans l’ordinaire de la vie, légèrement artificielle et maniérée comme ceux qui n’ont connu le monde qu’à travers les livres ; du génie sans esprit, comme notre George Sand ; s’écoutant parler et « ayant toujours conscience d’elle-même, » alors qu’elle écrivait un billet pour accepter ou inviter à dîner. Il lui arrivait d’ennuyer, jamais d’affliger. M. Morley a décrit ces traits marqués, un peu massifs, cette voix aux notes d’orgue, ce front d’homme, ce visage penché vers l’interlocuteur avec tant de bonne volonté et de bonne foi. Son amitié pour la grande romancière resta en deçà de l’enthousiasme. Elle ne pouvait avoir d’influence sur lui. La religiosité où elle fondait si étrangement ses doutes et ses croyances n’était pas faite pour gagner cet esprit ferme et décidé. Son exemple lui apprit du moins que, même pour le penseur et l’écrivain, il est malsain de vivre hors du monde.

Ici se présente une question embarrassante. Il est indiscret de sonder l’existence intime d’un contemporain et, d’autre part, il est malaisé de parler d’un homme tant qu’on ne sait point quelle place la femme a tenue dans sa vie. John Morley trouvait-il en lui, sans effort, « cette austérité qui est dans la fibre des grands caractères ? » Son ambition précoce et prévoyante tira-t-elle un fruit de cette phrase de Mirabeau qu’il a citée plusieurs fois : « Quel tort fait à la France l’immoralité de ma jeunesse ! » Enfin éprouvait-il ce sentiment qu’il a défini en une ligne, « ce subtil dédain de la femme qui se cache au fond de certaines âmes et que l’on rougirait d’avouer ? » Sans être un puritain, il me semble qu’il a dû avoir toujours ce goût de la blancheur, qui se remarque dans sa maison. Cet homme sévère devait être, autant et plus qu’un autre, capable d’aimer ; mais il est un raffinement d’esprit qui préserve de certaines chutes et qui sert de vertu mieux que la vertu même. La vertu ! En Angleterre, plus que partout ailleurs, elle sait se rendre déplaisante ; elle prêche, nasille, psalmodie, damne, d’un cœur sec et