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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/163

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accompagné du besoin de l’indépendance et de l’autorité, car nous le trouvons, avant vingt-cinq ans, directeur de la Literary gazette, qui prend bientôt le nom de Parthénon et qui, par le format, la division intérieure et les caractères généraux de la rédaction, rappelle l’Athenœum, auquel elle faisait concurrence. En 1867, Lewes remet à John Morley la Fortnightly Review, alors récemment fondée et encore peu connue. Ce que M. Morley en a fait, pendant sa direction de quinze années, on le verra tout à l’heure ; en ce moment, nous n’avons sous les yeux qu’un débutant, mais un débutant déjà sûr de sa voie.

L’heure de la biographie n’est pas venue pour M. Morley. Je ne fais ici que l’histoire de ses idées ; je la tire de ses premiers écrits ; je la devine d’après les influences générales ou particulières auxquelles il était soumis en ces années décisives de la formation intellectuelle. Cependant quelques témoignages, glanés çà et là, me montrent en lui un jeune homme de mœurs sérieuses. « On n’a jamais vu M. Morley s’amuser, » écrit un de ses anciens collaborateurs de la presse politique. N’en concluez pas qu’il ne possédât point la faculté de s’égayer. « Le rire, a-t-il dit quelque part, a une belle place dans la vie. » Mais son rire n’était pas celui de tout le monde et ne naissait pas des mêmes causes. Il n’était pas, comme les Anglais de son âge, bon canotier, intrépide vélocipédiste, adroit au cricket et au foot-ball ; c’était, j’imagine, un cavalier très ordinaire et un chasseur médiocre. Il aimait la musique, celle qui donne des émotions, celle qui fait du mal à force de faire plaisir. Il aimait aussi la campagne et les longues promenades, en tête à tête avec un ami, où l’on discute en marchant et où, avec l’horizon matériel des bois et des collines, se succèdent et se transforment indéfiniment les perspectives de l’idée. Dans cet aimable pays, autour de Guildford, où les larges plateaux découverts alternent avec les retraites d’ombre, il eut plus d’une fois pour compagnon son maître et ami, Stuart Mill, auquel le liaient d’avance de vieilles relations familiales ; ou bien Owen Meredith qui lui lisait le soir, dans le parloir de quelque auberge rustique, les strophes nées le matin, le chapitre de roman ébauché dans la journée. A défaut de compagnon, nous pouvons supposer qu’il avait en poche un de ses livres favoris, dont il nous parlera bientôt ; quelquefois un poète ou un romancier, George Sand qui lui semblait « le premier prosateur du siècle, » Goethe, qu’en dépit de l’autorité de Stuart Mill il préférait à Schiller, Wordsworth qui a empreint de moralité anglaise le sentiment romantique des beautés du monde visible ; surtout Emerson, « le seul réformateur qui calme, » le seul penseur de ce temps qui ait mis complètement d’accord la science et la démocratie, Emerson pour qui la poésie n’est que le