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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/128

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Le dixième et le vingtième denier n’étaient pas des taxes temporaires. Le duc prétendait en faire des taxes perpétuelles. Elles constituaient un droit de mutation, applicable : le premier à toutes les marchandises, le second à toutes les propriétés foncières, chaque fois que les unes ou les autres changeaient de main.

Calvinistes et catholiques furent d’accord pour trouver l’exigence singulièrement odieuse. La tyrannie leur apparut sous cette forme plus intolérable encore que lorsqu’elle s’attaquait uniquement à leurs consciences. On a souvent raillé à ce sujet le peuple des Pays-Bas. On l’a fait, je crois, sans justice. Le peuple des Pays-Bas montrait simplement en cette occasion qu’il avait une idée très nette des conditions auxquelles ont pu se constituer les sociétés humaines. Laborieux, il n’entendait pas qu’on prétendît disposer sans son aveu des fruits de son travail. Il plaçait la liberté en dehors du domaine des chimères, sur le véritable terrain où elle ait le droit de se déclarer inexpugnable. Heureux les peuples qui ne font de révolution que pour une taxe illégalement imposée ! Ceux-là sont doués de l’esprit politique ; les autres auront toujours, quoi qu’ils fassent, besoin d’un maître.

Les États cédèrent sous la menace d’une épée triomphante ; le peuple néerlandais ne s’inclina pas aussi aisément. Il mit encore une fois ses remontrances en chansons :

Aidez-vous vous-mêmes à cette heure ; alors Dieu vous aidera.
Il vous délivrera des liens et des verrous du tyran,
Néerlandais opprimés.
Vous portez déjà la corde autour du cou :
Hâtez prestement vos pieuses mains.

L’orgueil espagnol, faux et méchant,
Vous envoyait un bourreau impie,
Pour que vous devinssiez impies à votre tour.
Il vous a déjà dérobé la parole de Dieu par un artifice humain :
Maintenant il veut vous voler votre argent.

A chacun il prend son bien le plus précieux :
Quiconque ne veut échanger la parole divine, douce nourriture des âmes
Pour de la drèche,
Le paiera d’un sang rouge,
Ou devra se résigner à errer nu.

Mais celui qui met son cœur dans Mammon
Va perdre aussi son cher argent,
Son Dieu, sa chair Adèle :
Albe exige avec violence le dixième denier.
Qui le donne une fois le donnera toujours.

Donnez souvent un sur dix ;
Il vous restera en dernier lieu un ou rien.
Le berger peut se contenter de la laine ;
Celui-ci ne se contente ni de la laine ni du lait :
Il veut écorcher les petites brebis.