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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/863

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vraient les afïligées. Les dames y trouvaient des amans beaux et courtois, preux et vaillans, et n’en étaient point blâmées, car personne ne les voyait. Si cela fut jamais vrai, ô Dieu qui peux tout, qu’il vienne donc celui qui lera de moi sa volonté! n Et l’oiseau bleu vient en effet la visiter. — La petite héroïne ô’Yoncc représente sans doute ici un type réel, qui dut efïectivement exister dans les manoirs du xii^ siècle : plus d’une jeune femme, à la lecture des contes bretons, dut, comme elle, rêver à l’Oiseau bleu, et attendre, demi-consciente, à la fenêtre entr’ouverte, le battement de son aile.

IV.

Il me paraît indéniable que les grands romans de la Table-Ronde proviennent de ces lais bretons. Ce sont ces contes bleus minuscules qui, reliés en chapelets, ont constitué les plus anciens romans d’où est sortie l’immense épopée arthurienne. Outre les preuves de fait que d’autres en ont allégué, il est très frappant que les romans du cycle de Bretagne sont les seules œuvres artistiques qui se passent de l’unité d’action et d’intérêt : ils font, à première vue, l’impression de centons de contes arbitrairement réunis. Ce qui constitue le lai, c’est V aventure, c’est-à-dire une entreprise tentée par un héros à travers les surprises d’un monde surnaturel. Ce qui constitue les grands romans arthuriens, c’est de même un imbroglio d’aventures qui se présentent à un même chevalier, à l’improviste, sans nécessité logique. Plus d’intérêt général, collectif, comme dans les chansons de geste. Mais, comme dans les lais, l’individu s’avance au premier plan. Ce qui le pousse à agir, ce n’est plus le souci de sa terre, de son devoir féodal, de sa religion; mais il se lance, sans autre intérêt supérieur, à l’aventure. Il rencontre une suite de hasards, tissu composite, où l’on peut souvent reconnaître les contes élémentaires, artificiellement imbriqués les uns dans les autres. — Surtout, si l’on passe des lais aux grands romans, l’on retrouve la même inspiration idéaliste, le même besoin d’illusion, le même matériel, le même décor, la chimère du même songe, la même lumière surnaturelle qui baigne ce beau monde romantique.

On peut douter si les légendes bretonnes ont gagné à cette évolution. En premier lieu, les poètes français ont revêtu ces contes celtiques, souvent rudes, voire barbares, d’un costume chevaleresque uniforme, qui leur fait perdre leur valeur native. Les con-