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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/86

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comme une bête curieuse ; ils sont persuadés avoir repêché Robinson Crusoé.

Quel repos d’esprit de n’avoir plus cette quotidienne responsabilité de vingt-cinq existences ! Plus de vivres à assurer, de campemens à dessiner, de visées à prendre ; plus de palabres, plus de « cœurs de bambous, » et pourtant de ces jours de misère aujourd’hui finis je regrette quelque chose, je ne sais quoi au juste ; peut-être bien est-ce la liberté, l’initiative, l’activité. Je reprends la vie tranquille… comme elle me paraît vide et inutile après ces deux mois !

Le surlendemain 1er juin, le steamer l’Oil-Rivers me déposait à Sierra-Leone, et juste un mois plus tard, le 1er juillet, après avoir revu Konakry, Sainte-Marie de Bathurst, Dakar et Lisbonne, je rentrais à Paris.

Et maintenant que ce récit est terminé, il me reste un souhait à émettre et un devoir à remplir.

On ne croit plus beaucoup à l’enthousiasme de la jeunesse aujourd’hui, et je me souviens que lors de notre départ ceux qui ne nous ont pas traités de tous se demandaient quel crime nous allions cacher si loin.

Pourtant, quoi de plus tentant que le but qu’on nous proposait ? Aller faire du même coup une exploration et une conquête ; découvrir un coin inconnu dans ce vieux monde si fouillé et faire de ce coin une terre française, réaliser à vingt-trois ans ce que d’autres rêvent toute leur vie de faire, sans jamais l’exécuter ! Qui donc eût décliné pareille offre ? Pour moi, j’ai voué une profonde reconnaissance à ceux qui me l’ont proposé.

Et nous sommes partis, sans vouloir entendre les fâcheux présages, confîans dans la chance qui aime les audacieux et ne nous avait jamais trahis, confîans dans nos santés, avec une inébranlable foi au succès. Or, le destin a voulu que les prophètes de malheur eussent raison ; en route, en plein espoir, tout s’est brisé. A qui la faute ? A l’impossible qui est venu se mettre en travers de notre route ; à nous qui avons voulu le franchir.

Je reviens seul ; le souhait que je voulais émettre, c’est qu’il se rencontre quelque autre occasion pour moi, car en cette expédition je n’ai été que l’auxiliaire : s’il y a quelque mérite au résultat de notre mission, il revient tout entier à celui qui en fut le chef, à ce pauvre Paul Quiquerez. Il a payé de sa vie ce dernier hommage que je lui rends.

C’était là le devoir que j’avais à remplir.


R. DE SEGONZAC.