Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/851

Cette page n’a pas encore été corrigée


l’Armorique à des poètes français, comme Chrétien de Troyes, mais elles y sont venues en petit noml)re, et n’ont guère laissé de traces. Quand nous recherchons à grand’pcine dans les romans de la Table-Ronde des détritus de mythes, de la poussière de légendes archaïques, prenons garde d’être des dupes et des celtomanes. Pour outrer un peu la pensée de xM. Foerster, Chrétien de Troyes ne serait qu’un mystificateur de génie. Il aurait simplement exploité une sorte de mode de salons qui avait attiré la vogue sur les harpeurset conteurs armoricains. Il aurait habillé de noms celtiques et transporté dans un monde géographique breton plus ou moins irréel les héros de contes qui n’avaient rien de breton. Enlevez ces étiquettes, ce décor, ces oripeaux celtiques : vous vous trouvez en présence de contes orientaux, ou de contes populaires universels, ou de contes nés simplement de la propre imagination créatrice du poète.

De ces systèmes, lequel l’emportera? Nul ne saurait le dire encore, à cette heure où les champions sont aux prises dans la lice, où MM. Rhys et Nutt en Angleterre, Foerster, Zimmer et Golther en Allemagne, G. Paris et Loth en France, bataillent devant le roi Arthur. Et ce sont luttes souvent peu courtoises, du moins dans un certain camp, et peu dignes de messire Gauvain et du preux Perceval. Ce sont des celtisans qui reprochent aux romanistes de ne pas savoir l’irlandais ou le comique, des romanistes qui blâment les celtisans d’ignorer le vieux français, et des folk-loristes qui remontrent aux celtisans et aux romanistes l’ignorance où ils vivent des principes de la littérature comparée. Il semble d’ailleurs que la vieille Bretagne veuille garder jalousement ses secrets, et qu’on ne puisse aborder une question celtique, sans qu’elle s’enveloppe de brumes comme Penmarch, ou se hérisse de récifs comme l’île de Sein. Le chef des celtisans d’Allemagne, M. Zimmer, ne comparait-il pas récemment le domaine des sciences celtiques au continent africain? Quelques explorateurs, romanistes, indo-germanistes, l’ont traversé d’outre en outre : les lignes de leurs itinéraires tracent sur ce sol obscur des bandes étroites et lumineuses ; mais, tout autour, ce sont « les ténèbres de l’Afrique. » Au contraire, les celtisans de profession cultivent paisiblement leur petit jardin sur un coin de la côte; ils connaissent leur domaine à merveille,., à la manière des Zoulous, qui ne soupçonnent du continent noir que les rizières de leur village. — Aucune des théories sur l’origine des romans de la Table-Ronde n’est encore un mol oreiller à reposer une tête incurieuse et bien faite. Mais le conflit des systèmes n’est-il pas plus intéressant qu’un dogme accepté, et la vérité recherchée plus passionnante que la vérité découverte?