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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/85

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Ouf ! il y a un Dieu pour les imprudens. Et avec le courant du San-Pedro, que le môle de l’entrée rejette à l’est, avec la brise qui vient toujours de l’ouest, notre bonne pirogue file comme une mouette. Je vois défiler de loin Half-Pedro, Petit-Pedro, Victory, sa rade et ses villages, et toute cette rive évêque le souvenir d’un temps plus heureux ; comme je regrette ces jours de marche si durs dans le sable, mais où nous étions soutenus par l’espoir du succès !

Un gros steamer est stoppé devant Drewin. La vue du steamer arrêté à un mille de nous me suggère une idée à laquelle je n’avais pas pensé. Si nous pouvions accoster ce vapeur, s’il consentait à nous recueillir ! Et nous voilà souquant de toutes nos pagaies, nous volons. Nous approchons, le cœur battant d’émotion ; le steamer repart, l’hélice fait bouillonner l’eau à l’arrière, il est trop tard ! Alors nous nous mettons à crier, à gesticuler, à faire des signaux avec tout ce que nous possédons. Stupéfait sans doute de voir cette étrange pirogue, plus grande que celles du pays, avec des voiles en soie et des gens si agités, le capitaine stoppe. Bonheur, l’hélice s’arrête, on me lance une corde, j’oublie mon bras, je me précipite pour grimper, et je reste pendu comme un hanneton au bout d’une ficelle, battant le flanc du bateau de mon manche de pagaie. Enfin on s’aperçoit que je ne puis monter, on me hisse, on me conduit au capitaine.

Je sais à peine l’anglais, et encore c’est de l’anglais nègre, que j’ai appris sur la côte ; le capitaine, lui, ne savait pas un mot de français ; eh bien ! je suis persuadé que je lui ai fait un discours excessivement éloquent, et il a très bien compris ! Mais aussi j’étais si ému, je tremblais en parlant comme un écolier, et puis j’avais l’air si minable avec un soulier et une espadrille, un bras avec un bâton, une chemise dix fois trop étroite, une chemise de M. Hadley, et le tout trempé par le passage de la barre.

Bref, dix minutes plus tard, la fameuse pirogue, hissée à bord avec son personnel, venait échouer sur le pont de l’Oil-Rivers qui reprenait sa marche vers Sierra-Leone.

Vendredi 29 mai.

Le médecin du bord m’a posé un appareil silicate, il m’a déclaré que ce ne pouvait être qu’un coup de fusil qui m’avait cassé le bras ; il m’a bandé le pied et je suis maintenant étendu sur le pont, condamné à l’immobilité. Il y a huit passagers à bord, dont un officier anglais, qui parle un peu le français et très bien l’allemand. C’est mon interprète ordinaire. Ces gens-là viennent me regarder