Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/849

Cette page n’a pas encore été corrigée


donna le cœur de Guron à manger à sa femme, et la douleur de celle-ci... » Et le poète ajoute ces quatre petits vers, où se prolongent jusqu’à nous son émotion et le parfum évaporé des mélodies bretonnes, vers charmans, à la fois précis comme la grêle miniature qui les accompagne dans le manuscrit, et vagues aussi, comme des sons aflaiblis de harpe :

La reine chante doucement,

La voiz acorde a restrument :

Les mains sont belles, li lais bons,

Douce la voiz, et bas li tons...

Ainsi, c’est sans doute le charme de la mélodie qui attira l’intérêt sur les légendes celtiques, et c’est aux sons de la harpe que les compagnons d’Arthur pénétrèrent dans le monde roman. Mais il n’est pas constant à quelle branche de la famille celtique appartenaient ces conteurs et ces chanteurs, s’ils venaient du pays de Galles et de la Gornouaille, ou bien de notre Armorique. Les légendes arthuriennes sont-elles galloises ou proprement bretonnes?


On vivait, jusqu’à ces derniers temps, sur un système que son auteur, M. Gaston Paris, étayait d’année en année, et dont voici les traits essentiels. Ces traditions sont galloises, et ne sont parvenues à la France que par l’intermédiaire de poètes anglo-normands. Quand les Normands de Guillaume le Conquérant vinrent s’établir sur le sol anglais, ils se prirent de curiosité pour le passé de l’île. Ils demandèrent aux peuples conquis leurs traditions nationales, et les Gallois les servirent à souhait. Ils dirent leurs légendes, ils parlèrent de l’enchanteur Merlin et de leur roi Arthur, qui devait revenir quelque jour du pays mystérieux des héros morts pour restaurer la gloire de son peuple et remplir « l’espérance bretonne. » Un clerc, Gaufrei de Monmouth, réunit plusieurs de ces contes gallois en une histoire fabuleuse des rois de Bretagne ^ et c’est son livre qui, traduit du latin en français, vers 1150, par le poète Wace, fit pénétrer la légende d’Arthur dans la société chevaleresque d’Angleterre. En même temps, les jongleurs gallois harpaient leurs lais, ou les contaient, dans ces mêmes cours anglaises, et ce lut un nouvel apport de traditions celtiques. Gomme plusieurs de ces lais disaient les aventures diverses d’un même héros, des poètes anglo-normands s’avisèrent de les grouper en des biographies poétiques, de les rattacher plus ou moins artificiellement à Arthur, et c’est ainsi que naquirent, sur le sol anglais, les romans de la Table-Ronde. La légende de Tiistan et d’Yseult ne serait, par exemple, qu’un chapelet ou un bouquet de