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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/843

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moine, et Guilliadon prit le voile dans le cloître de sa rivale. Guildeluec la reçut comme une sœur.

Tel est, autant que ces analyses le peuvent rendre, le ton de ces lais. Et ce sont, ou à peu près, les premières légendes d’amour qu’aient entendues des oreilles françaises. Qui était-ce donc, cette Marie de France? En quel temps a-t-elle écrit ses vers? Pour quelles cours? Pour quelles âmes? — Ces contes, d’où les tenait-elle?

Qui étaient ces harpeurs bretons, dont elle se réclame 

comme de ses inspirateurs? Un jour, dans les cours seigneuriales, en face des jongleurs de geste, qui, seuls, depuis des siècles, y répétaient leurs violentes et monotones épopées, ils apparurent; ils accordèrent leurs harpes non encore entendues, ils chantèrent, et soudain, à leurs chants s’attendrit l’àme rude et grave du xii® siècle. D’où venaient-ils? Du pays de Galles ou de notre Dretagne française?

— Ces légendes celtiques, quelle idée, quel sentiment nouveaux 

apportaient-elles à notre littérature ? Quelle conception de la vie? Quel rêve d’un monde surnaturel, plus beau et « plus conforme à l’âme? » — Enfin, quel est le rapport des lais à la matière de Bretagne, à ces grands romans de la Table-Ronde par lesquels, suivant l’expression de M. Renan, « la race celtique a changé le tour de l’imagination européenne, et imposé ses motifs poétiques à presque toute la chrétienté? » — Ils semblent bien indiflérens à première vue, ces lais minuscules, semblables, pour reprendre une image grecque, à cette nef d’ivoire, œuvre d’un artiste athénien, si parfaite en sa petitesse qu’une abeille pouvait l’envelopper tout entière de ses ailes. Mais s’il est vrai que de ces lais procèdent, comme un arbre de son germe, nos romans idéalistes, et l’Arioste et Chaucer, sans doute ils méritent quelque examen. I.

Marie ai nom, si sui de France.

Voilà le plus clair des renseignemens que Marie nous donne sur sa personne. Sa signature, et c’est à peu près tout. Où vivait-elle? En quel temps? Ce sont questions obscures, et qui ont fait verser beaucoup d’encre. Les traits de sa physionomie se sont efiacés, comme, au portail d’une église romane, le visage fruste d’une statue, usée par la pluie de sept siècles, et nous envions la force de vision naïve du bon M. de Roquefort, qui nous donne le portrait de notre poétesse, au frontispice de ses œuvres, en tunique pseudogrecque à la Récamier. Nous avons toujours peine à nous accommoder de cette pénurie de renseignemens sur les poètes du moyen