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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/83

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l’air d’attendre un ordre, de me demander compte de ma supériorité intellectuelle. Ils sentent que la puissance physique ne peut plus rien ; ils sont là comme hébétés, assommés. Le sergent indigène calme un tirailleur qui veut se tuer. L’homme dit : « Je préfère me tuer et ne pas être torturé avant de mourir. » Et Galo-Djalo lui répond par un proverbe sénégalais d’un fatalisme si vrai, qui traduit si bien la résignation des noirs que je ne l’ai pas oublié : « Attends, il n’y a pas de choses qui ne se soient arrangées ! »

A la hâte nous avons enterré ce pauvre Paul. Nous avons creusé sa tombe avec les planches de notre pirogue, dans le sable, presque dans l’eau.

Il repose là, dans ce coin perdu de l’Afrique où sont venues échouer toutes nos espérances, au milieu de cette majestueuse et ingrate forêt que nous avions tant rêvé de traverser !

J’ai remonté mes hommes comme j’ai pu, je leur ai expliqué que notre seul salut était de gagner San-Pedro d’une traite, sans nous arrêter, que les villages de la rivière qui nous avaient si mal reçus, quand nous étions riches et bien armés, n’hésiteraient pas à faire de nous des captifs aujourd’hui que nous étions sans défense. Et nous repartons avant l’aube, les yeux sur la brousse, nous attendant sans cesse à l’attaque, nous ramons avec des planches et des branches d’arbres. A chaque tournant, avec la force du courant nous allons buter dans la broussaille. Je traîne mon malheureux bras qui enfle à vue d’œil. Un orage épouvantable nous noie de plus belle, ce n’est plus de la pluie, ce sont des paquets d’eau et le tonnerre et des éclairs. Y a-t-il une Providence ?

Mardi 26 mai.

A six heures du soir, San-Pedro !

Non, jamais terre promise n’a été touchée avec une plus folle joie que cette rive hospitalière. Tout de suite j’ai couru chez mon ami, M. Hadley, il a été parfait d’obligeance, il a fait faire de grands feux pour mes hommes, en un instant ils ont été séchés, ils ont eu du manioc, du riz, un mouton, du rhum, et moi en un clin d’œil j’ai été déshabillé, rhabillé, massé, pansé, avec un bon dîner auquel j’ai fait terriblement honneur.

Mercredi 27 mai.

Repos, détente d’esprit et de corps ; la réaction se fait, je suis brisé moralement et physiquement, moralement surtout, j’ai comme un endolorissement de la faculté de penser ; j’essaie de