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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/79

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rage en trépignant,.. c’est charmant, ces mœurs-là ! — Je leur fais signe : et manger ? .. Ils s’arrêtent autour d’un massif de palmiers-nains, — de ces palmiers ou cocotiers que la liane, le manque d’air et d’espace empêchent de pousser, — et se mettent en devoir de les couper à un mètre du sol en faisant signe à mes Sénégalais de les imiter. C’est un abatage véritable ; en une demi-heure, le massif est par terre. On recoupe les palmiers un mètre au-dessus de la première section, et, dans cette bûche qui reste, on trouve une moelle jaunâtre : c’est ça qu’il faut manger.

Les tirailleurs qui ont fait la guerre au Dahomey me disent que ça s’appelle de la « moelle de bambous » ou des « cœurs de bambous. » C’est, prétendent-ils, excellent en salade avec du sel, du poivre, de l’huile et du vinaigre, mais comme cela, à l’eau,.. c’est faible !

Pour changer, nuit dans l’eau et sous l’eau… Oh ! sacrés principes de la saine hygiène, qui prescrivez tant de bonnes choses, que vous êtes faciles à observer !

Mardi 12 mai.

Plus de villages, plus de sentiers, où allons-nous ? Nous longeons la rivière pour y voir clair, cette satanée forêt avec son dôme de 30 mètres de lianes et de verdure est plongée dans l’obscurité complète. Avec cela des marigots tous les cent pas, le reste du temps, une grande herbe, très haute, qui nous monte jusqu’à la ceinture, et, pour égayer la situation, ce charitable avertissement d’un Krouman : — « Fais, prends garde, toubab ! il y a beaucoup de serpens ! » — Aussi je steppe là dedans ! On marche autant avec les mains qu’avec les jambes, on lâche une liane pour en prendre une autre ; on bute sur des racines, on rampe à quatre pattes ; c’est un curieux sport qu’une marche à travers la forêt ! Dîner du 12 mai. — Menu : Cœurs de bambous, à l’eau !

Du mercredi 13 mai au samedi 16 mai.

Quatre jours de marche, tous pareils, sans incidens. Pas tracée de vie humaine, aucune hutte, pas de Païns, pas de lagune, plus de rivière. Car nous l’avons abandonné, ce misérable San-Pedro. Ne s’est-il pas avisé d’avoir des cataractes ! Je l’ai quitté à une chute d’eau, qui peut bien avoir 2m,50 de haut. C’est là que devra s’arrêter notre grande pirogue. J’ai laissé à ce point quatre de mes hommes pour prévenir Quiquerez que je fais une petite exploration et que je reviens. Mais comment ferons-nous ? pas de porteurs et 400 kilos de bagages ! A moins de porter pirogue et bagages de l’autre côté de la chute, je ne sais pas comment nous continuerons.