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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/73

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ont fait une petite excursion en ravitaillement qui est venue aboutir sur la côte, à Roctown. Là, ils se sont arrêtés un jour, ont tout pillé, ont très proprement dépecé, cuit et mangé deux des plus notables habitans du village et s’en sont retournés sans dire « merci, » mais en promettant de revenir.

Veuille le ciel nous préserver du sort des deux notables, et puissent ces Païns n’avoir pas trop faim le jour de notre passage !

Quant au choix de notre route, il a été l’objet de longues discussions et de bien naturelles hésitations.

Jusqu’à ce jour on connaît une voie pour aller de la côte de Guinée dans l’intérieur : c’est l’Abka ou Comoë, remontée par M. Treiche-Laplène et redescendue par le capitaine Binger. Sur tout le reste de la côte s’étend cette fameuse forêt, si dense, si impénétrable. Quelle est sa profondeur ? Mystère. J’ai recueilli là-dessus des centaines de renseignemens qui tous se contredisent ou se démentent, et la plupart du temps les noirs nous répondent que « la brousse ne finit jamais. »

Les gens de Tiassalé, sur le Lahou, prétendent, je l’ai dit déjà à propos de l’or, qu’il faut quatre jours de marche pour aller de leur village à de grandes clairières où sont les mines d’or. Si c’était là, comme ils le disent, la fin de la forêt, ce serait un rentrant formidable de la lisière nord, puisque Tiassalé est à une centaine de kilomètres seulement dans l’intérieur, et que, vers la Comoë, le capitaine Binger estime la largeur à quatre cents kilomètres.

Sur le Cavally, les habitans nous racontaient qu’arrivé au bout de la rivière, on pouvait marcher pendant vingt-cinq jours sans trouver la lisière du bois.

Ainsi, la forêt irait en s’élargissant vers l’ouest, laissant seulement aux hommes cette bande de sable qui la sépare de la mer. Et ce qui tendrait assez à me le faire croire, c’est cette absence complète de documens géographiques entre le cinquième et le huitième degré de latitude, alors que partout ailleurs les régions inexplorées sont couvertes de villages ou de routes levés par renseignemens.

Or si cette hypothèse de forêt profonde de quatre cents kilomètres était vraie, notre expédition sombre du coup. Le transport de nos bagages, la nourriture de notre personnel, constituent, dans ce cas, des impossibilités matérielles insurmontables. Nous partons ; l’expérience nous apprendra la vérité sur tout cela ; mieux vaut ne pas discuter sur ces racontars de noirs, très vagues et très décourageans.

De tout ceci, il ressort que l’unique moyen de traverser la forêt est de trouver une charitable rivière qui veuille bien, sinon nous en sortir complètement, au moins nous conduire très loin vers le nord.