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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/71

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séduire. A toutes mes avances, il a fait la même réponse : « Non, il y a bon seulement quand tout seul. »

Le cinquième jour de ma réclusion, je pars en pirogue avec deux kroumans, un vent favorable et des provisions. Nous allons tâcher de rejoindre Quiquerez. Je passe trois jours dans ma pirogue, couchant la première nuit à Haf-Bereby, et la deuxième à Tabou.

J’apprends là que mon camarade est passé, se dirigeant à marches forcées sur Cavally. Enfin, le soir du troisième jour de mon départ de San-Pedro, j’arrive à l’estuaire du Cavally, et sur la rive gauche je trouve Quiquerez en train de raccommoder une superbe pirogue que lui a vendue le roi de Bereby, le fameux Many.

Many prétend être roi du pays qui s’étend entre San-Pedro et Cavally, c’est-à-dire roi de tout le pays revendiqué par les Libériens. Il m’avait raconté, lors de mon passage, avoir reçu la visite du gouverneur des Rivières du Sud quelques jours avant et me montrait avec orgueil un papier lui assurant une forte rente.

Ce qui m’a le plus frappé dans ma visite à ce puissant monarque, c’est son costume, un superbe costume de suisse, dont il avait la veste seulement, pas de pantalon, des bottines à élastique et deux chapeaux : un melon, sur lequel était juché un invraisemblable chapeau à haute forme à bords plats.

Many est peu respecté des rois, ses soi-disant vassaux. Le village de Roctown est en guerre ouverte contre lui, et la plupart des autres ne reconnaissent pas son autorité.

L’intention de Quiquerez était de remonter le Cavally pendant quelques jours, puisque les Libériens avaient l’air de n’y rien trouver à redire, et le lendemain matin de mon arrivée, avec quatorze kroumans recrutés sur la côte, nous prenions la route du Nord.

Sur toutes les cartes, ce fleuve Cavally est un grand fleuve ; il a en effet un bel estuaire, large et profond ; mais ce qui frappe le plus, c’est la quantité de villages qui se pressent sur ses bords. En trois jours de remontée, nous avons relevé vingt-trois villages, dont plusieurs sont composés de trois à cinq autres villages, quatre missions libériennes et une mission blanche.

C’est un de ces missionnaires noirs, un Libérien, qui, le soir du troisième jour, nous a arrêtés dans notre route. Il avait suggéré au roi la bizarre idée de nous faire déposer nos armes et laisser nos tirailleurs, sous prétexte que nous étions sur le territoire de la libre Amérique, en pays ami. Comme cet argument ne suffisait pas à nous convaincre et que le roi noir persistait à nous barrer la route, il fallut revenir ; les habitans de Galabo racontent qu’après