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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/58

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étendues des nattes qui, avec une bûche, constituent le matelas et l’oreiller des noirs. Les murs et cloisons sont en bambous très serrés les uns contre les autres et enduits de pisé jusqu’à un mètre au-dessus du sol.

Telles sont uniformément toutes les cases, du Lahou au Cavally. Avec le progrès de la civilisation, au retour de leurs pérégrinations, quelques noirs ont introduit des raffinemens dans leur intérieur : des lits, des fauteuils, des tables ; mais c’est vers l’Ouest surtout, au contact de l’influence et des mœurs anglaises, que ce sybaritisme se rencontre.

Chez Godo, un peu de ce luxe occidental s’est glissé. La chambre qui nous fut offerte est planchéiée, et deux glaces décorent les murs.

Le lendemain de notre arrivée, nous faisons inviter le roi Yéré et les représentans de la famille Godo à venir déjeuner à notre table. Pour ce jour-là, vu la solennité, notre cuisinier noir, Boulenden-Djop, avait composé un menu bizarre qui, dans son idée, devait être sardanapalesqne. Il avait fait cuire un cabri, affreusement dur, dans du riz au sucre, rôti un poulet sur des petits pois, également sucrés, et répandu le contenu d’une boîte de foies gras sur une sauce tomate. Les noirs, un instant atterrés de voir tant de choses sur la table, avaient vite pris leur parti ; ils faisaient un assez heureux mélange de tous les plats, et, avec leur fourchette, leur cuiller et leurs dix doigts, ils engloutissaient de prodigieuses quantités de riz et de viande. Je ne garantirais pas le succès de notre foie gras sur son lit de tomates. Le roi Yéré, surtout, a paru apprécier médiocrement ce mélange, et sa majesté a même fait une si triste grimace, que nous avons tremblé. Le tout était arrosé de vin de palme et de gin. A trois heures, nous sortions de table. Yéré, dont le gin avait réchauffé le patriotisme, avait noué un pavillon tricolore sur sa tête, qui lui donnait un air de vieux satyre, et nous avait promis, pour le lendemain, une flottille de dix pirogues et trente hommes, avec lesquels nous comptions trouver la rivière de Fresco, mentionnée sur toutes les cartes, la remonter un jour ou deux et amorcer sa direction.

A très grand’peine, le lendemain matin, nous obtenions deux pirogues et quatre hommes.

Toute la journée, nous fouillons les méandres, les anses de lagune, toujours nous tombons dans des culs-de-sac pleins de palétuviers où deux ou trois fois nous nous envasons. Enfin, le soir, nous arrivons à un gros village qui termine la lagune. C’est le village de Zacaraco. Le roi Goddé nous reçoit à merveille, c’est la première fois que lui et son peuple voient des blancs. Les