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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/54

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dans des barriques bordelaises et envoyée à la factorerie ou remisée dans un coin en attendant le passage du traitant noir chargé de parcourir le pays et d’y acheter l’huile. En refroidissant, cette huile se solidifie, se fige ; il faut la chauffer avant de s’en servir ; on l’emploie peu chez les noirs, son unique usage est la cuisine ; ou trouve son goût parfait, paraît-il, quand on y est habitué. Après deux mois d’usage, je suis encore à lui préférer l’huile d’olive.

En arrivant à Petit-Lahou le 4 avril à cinq heures et demie, nous tombons au milieu d’une population effarée, les femmes s’enfuient, emportant leurs enfans, les hommes s’arment, bref nous n’inspirons qu’une médiocre confiance. Quiquerez, qu’une longue habitude des mœurs exotiques rend plus osé et plus insouciant de ce genre de démonstrations, m’embarque avec lui dans une des pirogues qui contenait deux ânes, et nous accostons au milieu d’un groupe d’une trentaine d’hommes, au centre duquel un vieillard, l’air assez inquiet, était en train de parlementer, de palabrer, comme on dit aux colonies. Le vieillard était le roi Gras, maître et seigneur des deux villages, nous dit l’interprète, et sa première parole, loin d’être un mot de bienvenue, fut une prière ayant un peu l’allure d’un ordre, de vouloir bien passer notre chemin. Le roi nous explique que ses hommes ont peur, qu’il n’a rien pour nous nourrir, mensonge assez maladroit, attendu que nous sommes entourés de poules, de moutons, de vaches. La vérité, qui perce dans le récit larmoyant du roi, c’est que Petit-Lahou craint le sort de Grand-Lahou, l’installation d’un poste de douane, la ruine de son commerce, la guerre, les incendies, que sais-je encore ? Quiquerez en un long discours leur explique que nous sommes des amis, je sors un superbe collier de corail, je le passe au cou du roi Gras, tremblant de peur que je ne veuille l’étrangler, et, — comme dernier argument, — nous débouchons trois bouteilles de Gingerwein, une espèce d’horrible vin allemand, fabriqué à Hambourg, et vendu en Amérique. Du coup la paix est faite, les yeux s’allument, les bras se tendent vers les bouteilles, et la distribution commence. Une qualité curieuse, mais qu’il faut reconnaître aux noirs qui n’en ont guère d’autre, est l’habitude de partager. Tout est commun chez eux, dix individus, hommes ou femmes, fument la même pipe ; vous donnez une tête de tabac à un homme, il en donne à ses voisins ; de même dans les palabres l’unique verre passe hiérarchiquement et par rang d’âge avec une équité admirable. Trois bouteilles pour trente hommes, trente noirs surtout, c’est peu ; le roi Gras fait un signe et on apporte le vin de palme.

Le vin de palme est la boisson ordinaire des noirs. Ils vont le chercher dans la forêt et les seuls sentiers qui sillonnent les bois sont des « sentiers de vin de palme » menant aux clairières où