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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/477

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mens. On a dit quelquefois que cette guerre d’Afrique, toute de surprises et de coups de main, avait pu atténuer chez quelques-uns de nos chefs militaires le sens de la grande guerre. Ce qui a fait l’originalité du général Changarnier, ce qui relève sa carrière et son caractère, c’est que, même dans un petit cadre ou si l’on veut dans un cadre spécial, il avait l’instinct inné de l’homme de guerre supérieur dans toutes les positions. Il avait le sens des grandes opérations, le don d’une conception rapide et d’une exécution irrésistible, le coup d’œil du champ de bataille, la précision des ordres, le sentiment et le goût de la responsabilité dans le commandement, l’art de porter avec aisance, presque avec élégance, sans le moindre trouble, le poids de toutes les difficultés. Il ne doutait de rien ! Il avait aussi, sans doute, comme on dit, les défauts de ses qualités, une confiance superbe et presque naïve en lui-même, une humeur indépendante et fière, le caractère peu commode, tout ce qui faisait dire au maréchal Bugeaud dans une note sur lui : « Excellent pour commander en chef, détestable en sous-ordre ! » C’est tout l’homme de guerre, il méritait d’être étudié et d’avoir son histoire. Il se sentait fait pour le commandement ; il l’ambitionnait dans une guerre européenne, où la victoire à laquelle « il était accoutumé, » disait-il, n’aurait peut-être pas été aussi facile qu’en Afrique, mais où elle n’eût pas été au-dessus de ses talens dans l’action.

Le malheur du général Changarnier fut d’être entraîné comme bien d’autres, plus que bien d’autres, dans la politique en pleine révolution de 1848, et peut-être même de se plaire un peu trop dans ce rôle prépondérant de gardien de l’ordre, d’arbitre des partis, que les circonstances lui faisaient. Avec la volonté de servir uniquement le pays, il ne pouvait éviter de glisser dans une situation fausse. Tant qu’il n’avait qu’à défendre Paris contre les agitations et les agitateurs révolutionnaires, il avait une mission assez simple ; il la remplissait avec une énergie décisive et un succès qui faisaient de son commandement une sorte de ministère indépendant et supérieur de l’ordre public. Les difficultés commençaient pour lui lorsque la lutte se dessinait entre une assemblée pleine de contradictions, mal résignée à la république, impuissante à rétablir une monarchie, et le prince Louis-Napoléon, qui déguisait à peine ses ambitions, qui mettait toute sa diplomatie à profiter des divisions parlementaires. Que le général Changarnier fût par ses goûts, par ses opinions avec l’assemblée, contre les velléités impérialistes, ce n’était pas même un doute. Il affectait d’abord de garder une attitude de sphinx entre les partis ; il ne pouvait cependant se retrancher indéfiniment dans sa réserve énigmatique sans risquer d’être victime de ce duel des deux forces rivales. En réalité, c’était un soldat dépaysé dans la politique, trop loyal pour céder à des tentations équivoques, trop militaire pour se prêter à d’obscures menées,