Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/466

Cette page n’a pas encore été corrigée


de choses qu’il y emmagasinait depuis des années dans un dessein ignoré de tout le monde.

C’est ainsi que le temps s’écoulait paisiblement.

Bozidar atteignit sa vingtième année, et un jour il fut convoqué pour servir sous les drapeaux. Alors on se mit à soupirer et à pleurer, mais enfin les vieillards, tout comme Bozena, se résignèrent au sort très dur de se passer durant trois ans de Bozidar, et lorsque le jeune homme fut parti, tout reprit bientôt le train coutumier. Parfois seulement, Palitcheck avait des craintes de ne point vivre jusqu’au retour de son favori.

Pourtant, il eut encore la joie de le revoir. Mais, après cette réunion, ses forces parurent le quitter, et, un soir, il s’endormit doucement entre deux bougies allumées, entouré de ses enfans, comme il avait l’habitude de nommer Bozidar et Bozena, entre les bras de sa fidèle compagne.

Quelque temps après l’enterrement de Palitcheck, Anna, et avec elle toute la famille, se prirent à songer qu’il était temps de choisir une femme pour Bozidar. La plupart avaient même choisi, chacun ayant sa candidate. La cousine Milena recommanda la belle fille du meunier ; l’oncle Swatouk proposa la sœur du riche paysan Sedlatchek, plusieurs même, les plus courageux ; se hasardèrent à parler de la cousine du curé, car pour Bozidar ! .. une princesse même était tout au plus suffisante.

Il refusa tout avec calme.

— D’abord, nous porterons le deuil pendant un an, leur dit-il, puis il sera toujours temps de parler du reste.

L’année terminée, ce fut lui-même qui se remit à parler mariage à ses proches : — Moi, leur dit-il, je ne connais pas les filles dont vous parlez. Bozena est très intelligente ; qu’elle aille se promener par le village, qu’elle y écoute ce que dit le monde ; puis elle me conseillera quelle femme je dois prendre ; de qui vous aime, vient bon conseil !

Mais alors, tout à coup Bozena, la bonne âme, se révéla comme la plus mauvaise langue de tout le pays. D’aucune des jeunes personnes que l’on proposait à Bozidar, elle ne savait grand’chose de bon, et c’était surtout la belle fille du meunier qui avait à souffrir le plus de ses sarcasmes.

— Bozena, dit enfin Bozidar avec calme, la pipe serrée entre les dents, tu ne dis pas la vérité.

— Aussi vrai que j’aime Dieu, il n’en est pas une seule digne d’être ta femme, lui répondit-elle.

— Tu ne dis pas la vérité ! répéta Bozidar, il en est une.

— Qui alors ?