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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/463

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gardes autrichiens, on entendait sonner le rire d’Ursa, un beau rire haut, argentin, heureux !


X.


BOZENA ET BOZIDAR.

C’était dans un village slovaque des Carpathes. L’hiver régnait en maître sur toute l’étendue du sol, et on allait célébrer la veillée de Noël dans les chaumières que la neige avait entourées de ses bastions blancs.

Les corbeaux croassaient sur les arbres dépouillés, et dans le lointain on entendait le son de grelots et le claquement de fouets.

Dans la vaste et basse chambre, sur le banc qui faisait le tour du poêle à la panse ronde et rebondie, deux personnes, un homme âgé et une vieille femme, se tenaient assises. Tous deux avaient les cheveux grisonnans, la taille courbée, mais leur physionomie à tous deux était bonne et paisible comme ce calme intérieur, où les lits bien garnis montaient presque jusqu’au plafond, et où les armoires débordaient d’un linge éblouissant.

Sur la table, le paysan avait disposé et illuminé la crèche, et d’une voix douce sa femme s’était mise à chanter les vieux Noëls.

Tout à coup, le vieillard poussa un soupir. Depuis longtemps déjà il mâchonnait sa longue moustache pour cacher ses larmes, mais alors il se mit à pleurer douloureusement.

— Qu’avez-vous donc, Palitcheck ? s’écria la vieille femme.

— Vous demandez ce que j’ai ? répliqua le vieil homme, vous le demandez à moi, chère Anna ? Oui, j’ai tout ce qu’un homme peut désirer, mais pourquoi faut-il que la meilleure chose me manque ?

La vieille femme soupira à son tour.

— Comme soldat, j’ai servi l’empereur et roi, continua Palitcheck ; après, j’ai couru le monde pendant longtemps et longtemps ; j’ai passé d’un pays à l’autre, d’une mer à un océan, chargé de mes articles de cuisine et de mes souricières, j’ai rapporté beaucoup d’argent, et Dieu m’a béni en me donnant une brave femme. Cette maison, la meilleure du village, est à nous, notre bétail est le plus beau, nos champs produisent les plus riches moissons,