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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/462

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vigoureusement le pied sur la nuque. Va, la vie d’esclave semble faite pour toi ; tu expieras tous tes péchés et tu gagneras le paradis. Peu à manger, peu à boire, soufflets, coups de pied, bastonnade. Oh ! c’est bien là ce qu’il te faut !

— Oh ! animal que je suis, gémissait Stanko, idiot,.. boire jusqu’à en perdre la tête !

Arrivés au bord de la Save, près de la croix de bois, Asman les attendait déjà avec ses gens dans un bateau.

D’abord, il fut un peu étonné de voir Ursa à cheval et Stanko les mains liées, puis il se mit à sourire dans sa belle barbe noire, et trouva cette farce impayable. Sa dignité orientale lui défendait toute gaîté, sans quoi il fût parti d’un grand éclat de rire.

Ursa entama les négociations avec lui.

— Comment, tu vas m’acheter ? moi, toi, mon ami ? s’écria Stanko.

— Pourquoi pas ? dit Asman toujours souriant, j’achète tout, les affaires sont les affaires.

— Canaille ! cria Stanko furieux.

C’en était fait. Asman topa dans la main d’Ursa, l’affaire était terminée. Il lui compta dans son tablier le bel argent reluisant, et elle noua tranquillement les pièces dans son mouchoir bleu en serrant le nœud de ses belles dents blanches et fortes.

— Ah ! ah ! je suis une canaille ? demanda alors Asman à Stanko, frémissant et pâle, qui baissait les yeux ; et avant que le malheureux eût pu répondre, il lui détacha un soufflet, et le saisissant par les cheveux, il le jeta par terre, lui donnant des coups de pied comme à un chien qui ne veut pas se laisser traîner.

— Pitié ! pitié ! assez ! s’écria Stanko. Je me rends, je suis ton esclave, je veux te servir. Et lorsque le Turc le lâcha, il se traîna à genoux jusqu’à lui et pressa ses lèvres sur la pantoufle rouge de son tyran.

A un signe d’Asman, ses gens saisirent Stanko, le jetèrent dans le bateau comme une marchandise quelconque et quittèrent la rive.

Ursa, les poings appuyés sur ses hanches opulentes, les suivit du regard, puis elle tourna la bride de son cheval et revint lentement par le même chemin par où elle était venue.

Tandis qu’Asman se dirigeait vers la rive turque, les gens dans le bateau entendirent le rire d’Ursa, un rire si haut, si cordial, si gai, qu’on eût dit celui d’un enfant qui voit Polichinelle pour la première fois.

Stanko poussa un gémissement douloureux.

— Ah ! brute que je suis, disait-il en geignant, boire jusqu’à en perdre conscience, liberté, femme et tout !

— Tais-toi, lui cria Asman, en lui donnant un coup de pied.

Stanko se tut, mais de l’autre côté, là où se trouvaient les grands

SACHER-MASOCH