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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/460

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le tout dénudé, sans aucun ornement. Des corneilles passaient en troupes. De temps à autre, une brise légère et fraîche se levait, agitait les feuilles mortes, qui pendaient encore des branches chauves, et secouait les chardons aux bords de la route comme autant de grelots. Devant le village, sur le préau, quelques oies paissaient paisiblement. Dans un champ noir, on apercevait une charrette chargée de fumier et attelée de deux bœufs dont les cornes rappelaient la lyre d’Apollon.

Un silence profond régnait sur toute cette nature morte, et seul le croassement des corneilles interrompait parfois cette paix.

Arrivé au cabaret, Stanko fit halte pour boire. Il but copieusement, en homme qui fournit au sultan une belle marchandise, une belle chair de femme, et la lui livre pour cent ducats. Il tendit le verre à Ursa, mais elle ne fit qu’y tremper ses lèvres.

Et la halte se reproduisit à chaque cabaret, et il y en avait beaucoup sur la route, jusqu’à ce qu’ils vissent étinceler au loin le ruban argenté de la Save. Chaque fois, Stanko avait plus de difficulté à remonter en selle, chaque fois, il vacillait davantage, chaque fois, il lui fallait plus de temps pour se remettre en marche avec l’aide de sa femme.

Enfin, au dernier village, ses jambes refusèrent de le porter plus longtemps. Il s’assit appuyé contre le mur et s’assoupit, tandis qu’Ursa debout au dehors promenait ses regards sur les bords opposés du fleuve.

Au-dessus de la porte de l’estaminet, un grand buisson sec était suspendu. Le vent le balançait lentement comme un pendu à la potence.

Voilà Stanko comme ce buisson, pensa Ursa, et pire encore. Le buisson, lui, n’est pas une brute, tandis que Stanko ! Ah ! l’ignoble individu ! et elle cracha avec dédain.

Tout à coup, une idée folle lui passa par la tête ; oh ! elle était si drôle, cette idée, qu’elle la chatouillait, la forçait à rire quand même.

Pourquoi lui me vendrait-il, pensa-t-elle, et pourquoi moi ne le vendrai-je pas, lui ? J’en serais débarrassée.

Elle courut bien vite à l’enclos, où elle avait aperçu deux cordes, et en regardant autour d’elle si quelqu’un la voyait, elle s’en empara, les enlaça autour de sa taille et agrafa sa pelisse par-dessus. Puis elle entra dans le cabaret et tapa sur l’épaule de Stanko.

— En avant, mon ami, s’écria-t-elle, il se fait nuit. Stanko écarquilla les yeux.

— On y va, on y va.

Il se leva, alla à tâtons tout le long de la table, et se planta au milieu de la chambre, les jambes largement écartées, tandis qu’il balançait la partie supérieure de son corps, pareil à un juif en prière.