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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/458

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— Tu es un monstre, Stanko ! murmura-t-elle enfin.

— Au contraire, chère amie, je veux ton bien, répondit-il avec un sourire engageant ; dans un harem, tu mènerais au moins une vie digne de toi. Cette maison est-elle donc l’habitation qui te convient ? N’as-tu pas le droit de porter d’autres vêtemens que ces loques rapiécées qui ne font que te défigurer ? Ailleurs, on baignerait ton corps blanc dans de l’eau parfumée, on envelopperait d’hermine tes membres sveltes ; on étendrait des tapis sous tes pieds. Et des esclaves des deux sexes te serviraient, tu pourrais à ta fantaisie les battre tant qu’il te ferait plaisir. Ne te sens-tu pas le cœur tout réjoui, en y pensant, ô mon trésor ?

— Fou que tu es !

— Tu pourrais devenir sultane ! une femme comme toi ! Et pourquoi pas ?

— Voilà qui me plairait peut-être, dit Ursa.

— Eh bien ! prends une décision, s’écria Stanko de plus en plus pressant.

— Tu ne m’aimes donc guère ? demanda tout à coup Ursa, tandis que ses yeux bleus s’attachaient sur lui, fixes et tenaces, comme pour aspirer tout le sang de ses veines.

— Si, si, je t’aime, Ursa, mais mon amour ne saurait te servir de monnaie. Le juif te donnerait-il seulement un pot de rouge en échange de mon amour ?

— Eh bien, soit ! dit-elle.

— Alors, tu consens.

Elle fit de la tête un signe affirmatif. Puis elle se leva, et n’ayant pas de glace, elle s’approcha du seau d’eau. Elle étudia attentivement sa figure dans l’eau pure, et ce qu’elle vit l’encouragea dans sa résolution.

Soit, elle deviendrait sultane.

— Pour que je sois sûr de te vendre, il faut te faire bien belle, lui dit Stanko le soir. Est-ce que le vieil Abram ne bat pas avec soin ses fourrures pour en chasser les teignes avant de les apporter au marché ?

Les jours suivans il se promena partout, confiant à chacun le même conte, à savoir qu’un pacha était tombé amoureux d’Ursa, sa femme. Aussi allait-il la vendre à ce pacha moyennant mille ducats. Grâce à cet habile racontar et aux mille commentaires dont il l’accompagnait, Stanko emprunta ici une paire de bottes neuves, là un foulard, à un troisième des fils de corail, à un quatrième une paire de boucles d’oreilles, et il sut même tromper le rusé juif Abram, qui lui fournit une nouvelle pelisse de peau de mouton. Cependant, Ursa se mit à laver sa chemise des dimanches et à la broder sur la poitrine et sur les manches avec de la laine rouge.