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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/456

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IX. [1]


URSA ET STANKO.


Aux temps où le croissant régnait par-delà la Save, un couple très curieux vivait dans le village croate de Kroukovaz. C’était comme si l’on eût attelé à la même charrette un loup et une brebis, à en croire les gens quand ils vous parlaient de Stanko Barovitch et d’Ursa sa femme. Le loup était Stanko, et pourtant, jamais homme ne fut moins méchant, il était seulement très léger de caractère, et ce qu’il avait de plus léger, c’était encore sa conscience.

Heureusement le couple ne possédait pas d’enfans. Ursa était jolie, intelligente, active, mais à quoi cela servait-il ? Ce vaurien de Stanko laissait glisser le long de son gosier le gain de la semaine, et tout ce qui ne prenait point cette route, il le perdait, les cartes à la main ; enfin ce qu’il ne perdait pas au jeu s’envolait, Dieu sait par où.

Évidemment, il savait jouer de la guzla de telle façon que ses auditeurs épongeaient leurs yeux humides d’émotion, entonnaient un hymne de triomphe ou sentaient leurs jambes frétiller toutes seules, selon la mélodie qu’il tirait de l’instrument, que ce fût quelque vieille chanson héroïque, quelque cri de guerre contre les Turcs, ou qu’il laissât s’envoler dans les airs une chanson gaillarde ou le rythme entraînant du kolo, danse nationale des Serbes. Il savait aussi voler, et cela, vraiment, on ne le pouvait nier. Les Tsiganes avaient honte et se cachaient en le voyant passer, tant il était leur maître. Mais il ne volait que des chevaux, qu’il vendait de l’autre côté de la Save, et faisait la contrebande avec des

  1. Voyez la Revue du 15 décembre 1890.