Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/389

Cette page n’a pas encore été corrigée


faits psychologiques. La complexité des relations industrielles et commerciales résulte du simple jeu des instincts naturels : l’homme, tenant l’être de la nature, tâche à se donner le bien-être. L’égoïsme, l’intérêt est le ressort qui meut tout. « A ce centre se réduit le cercle des affaires ; la nécessité du mouvement cherche ce point. » A d’autres les belles phrases et les grands mots : on dit que la bonne conscience suffit seule à payer les belles actions. « Le loyer est grand, à la vérité, plein de contentement et de satisfaction à soi-même ; mais les hommes sont hommes, et leur ennuie à la fin de bien faire quand ils n’en reçoivent autre récompense que le bien faire. » Tout le traité de Montchrétien fourmille de fines observations psychologiques. Il en est, dans le nombre, de bien imprévues et de bien piquantes. Savez-vous pourquoi « tout autant de chapeaux de laine, de poil de connin (lapin) ou de castor qui se portent en France sont façonnés de notre main ? » et pourquoi « les étrangers, si curieux de nous introduire leurs manufactures, n’ont point encore mis les doigts à celle-ci ? » Il va vous en dire la raison : « C’est que notre tête change trop souvent de forme, et qu’en ce seul point ils ne sauraient faire profit de notre inconstance. » Cela est juste autant que spirituel : ne voyons-nous pas encore aujourd’hui nos femmes, qui vont chez le tailleur, anglais, ne connaître que la modiste française, et parisienne ? Mais si vous songez que notre littérature classique se caractérise éminemment par le goût et la science de l’analyse psychologique, l’instinct d’observation de Montchrétien, se faisant jour d’une façon si originale à travers les abstractions de l’économie politique, ne nous annonce-t-il pas l’approche imminente de l’âge classique ?

Sur un point, pourtant, le Traité d’économie politique nous en éloigne plus qu’il n’y conduit, et c’est par là que je veux terminer. L’éclosion de la littérature classique s’est faite quand la société polie s’était constituée en France et réglait le goût comme les bien séances. Quelle relation existe entre la société polie et la littérature classique ? Leur apparition simultanée fut-elle fortuite ou nécessaire ? Ce n’est pas le lieu de le rechercher ici. Ce qui est sûr, c’est que la société polie fut le milieu où naquit la littérature classique, et en modifia par suite, dans une certaine mesure, la croissance et la forme. J’ai peur qu’on n’ait bien souvent exagéré les bons effets de cette influence, et M. Brunetière me paraît avoir touché bien plus justement, quand il a signalé les inconvéniens qu’il y a pour la littérature à recevoir la loi des gens du monde et des femmes. Pour m’en tenir à Montchrétien et à son temps, la société polie n’est pas encore constituée : la tragédie de Pyrame et Thisbé, en 1617, est à peu près la première œuvre où se manifeste son