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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/387

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le raisonnement direct qui tend au but par la voie la plus courte, et du pas le plus égal. La sûreté du dessein et la sobriété du développement font encore défaut à Montchrétien. Il détermine sa matière ; il sait ce qu’il faut dire : il ne sait pas très bien quand il a dit assez, il glisse parfois de propos en propos hors de son sujet, et quand il s’en aperçoit, il n’y sait de remède que de sauter brusquement de l’idée qu’il tient à celle qu’il a lâchée par mégarde. Il a dénombré les parties de sa matière ; il n’en oublie aucune ; mais de dire pourquoi il met celle-ci avant celle-là, il ne le saurait, ni moi. Cependant, comme ce n’est plus la phrase encore un peu trouble et traînante d’Amyot, comme le style s’est clarifié, a pris une plus nette égalité, de même ce n’est plus la capricieuse allure et la fantaisie décousue de Montaigne ; s’il n’y a pas cohésion et gradation des parties, le développement se groupe pourtant autour d’une idée centrale, ou s’étale toujours dans la direction du but. Tout n’est pas nécessaire encore, déjà plus rien n’est inutile.

Il serait oiseux de s’attarder à démontrer que Montchrétien, tout en semant les fleurs de l’érudition sur son chemin, a secoué le joug de l’antiquité. Le titre seul de son traité est un brevet d’originalité, il a créé la chose avec le nom. Ici, forme et fond, pensées et langue, tout est à lui. L’esprit français, dans cet ouvrage, marche sans lisières, et très délibérément, je vous assure. Dans ce libre exercice de la pensée personnelle, on peut aisément démêler quelques-uns des traits qui caractériseront l’époque suivante : l’esprit classique perce, et si l’on ne s’arrête pas à quelque apparence, on sent qu’il est près de tout dominer. D’abord, sous ce titre de Traité, Montchrétien n’a pas fait une exposition didactique de la science économique ; la théorie ne s’y présente pas toute pure, dans son enchaînement abstrait et sa nudité scientifique. L’auteur ne démontre pas seulement, il tâche de persuader, il choisit les laits économiques, il les assemble en vue de toucher le roi et la reine mère, et, c’est cette pensée qui règle et dirige le développement ; c’est elle qui lui impose une sorte de rectitude et d’unité. En un mot, l’écrivain fait œuvre d’orateur, et ce qu’il écrit, c’est vraiment une suite de « Discours » sur l’économie politique. L’imagination règne-dans le détail de style, et la vision concrète des choses colore les idées particulières ; mais le mouvement général est oratoire. L’expression est poétique, mais le développement est éloquent. Très éloquent même parfois, et je ne sais vraiment ce qui manque à la beauté du morceau où Montchrétien somme les Français d’aller évangéliser les nations sauvages et de se souvenir des devoirs que leur impose le nom de chrétiens.

Ne craignons point, afin de nous en rendre dignes, de forcer les