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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/384

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Carthaginoise, qui sont d’une fière allure et d’un accent cornélien. Mais, à l’ordinaire, c’est à Racine que Montchrétien fait songer : à Racine écrivant Esther ou Bérénice, non Bajazet ou Phèdre. Il y a dans les grâces fluides de son style, dans la douce harmonie de son vers, quelque chose d’abandonné et de tendre, qui caresse les sens et va au cœur. Une teinte légère de mièvrerie et de pétrarquisme n’en détruit pas le naturel, et l’originalité jaillit en vives sources parmi les broussailles de l’érudition. La langue, un peu diffuse et languissante en sa douceur, est saine, nette, limpide : elle peut tout recevoir et tout dire, elle est prête pour les chefs-d’œuvre. Elle ne demande qu’à dépouiller sa mollesse fleurie : ce qui manque dans les tragédies de Montchrétien, — et non pas toujours, — un peu plus de sobriété, un peu plus d’intensité, c’est affaire au génie individuel de le lui donner. Déjà Régnier, déjà Malherbe l’ont fait : bientôt vont venir Corneille et Molière.

Cependant, à lire cette poésie, il semble souvent qu’on soit encore loin de l’âge classique : et l’on se croirait parfois en pleine renaissance, au temps où Ronsard tâchait de dérober à la poésie antique l’écorce qui la revêt, sans la sève qui la nourrit. Cela tient au cadre artificiel où s’enferme l’inspiration de Montchrétien, à cette forme incomprise du drame, si dévotement et si maladroitement copiée. Mais surtout la chose s’explique par les qualités qui s’épanouissent dans cette forme : c’est l’imagination, la sensibilité, le lyrisme enfin, précisément, tout ce qui allait à ce moment-là se trouver barré, arrêté, supprimé pour longtemps. Ce n’est pas qu’il ne soit possible de démêler, à travers les dernières floraisons du lyrisme, les germes de l’art qui poussera bientôt une si vigoureuse végétation. La spontanéité même de cette poésie, toute chrétienne d’inspiration et prête à rejeter son vêtement païen, est une nouveauté et une promesse. Je pourrais signaler quelques morceaux qui sont des réflexions morales, et des couplets qui ont le ton oratoire : il arrive à Montchrétien de raisonner au lieu de chanter et de moraliser au lieu de sentir. Telle lamentation est un discours et tel chœur une épître. Mais ces indices d’une imminente transformation apparaissent plus nombreux et plus nets dans la prose de Montchrétien.


III

Je laisse aux économistes à juger si vraiment le Traité de Montchrétien est, comme le veut M. Funck-Brentano, une œuvre de génie qui « renferme la doctrine la plus complète qui ait jamais paru, » où « rien ne manque, depuis les définitions les plus élémentaires jusqu’à l’exposition des lois les plus vastes ; » où les vues de Richelieu, les créations de Colbert, la crise du XVIIIe siècle et les progrès