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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/372

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ont été deux ouvriers de bonne foi ; le ciel les aura probablement jugés sur leurs intentions. L’histoire n’est pas tenue à la même indulgence. Elle a toujours eu cependant un secret respect pour les plus grandes erreurs, quand ces erreurs ont inspiré de grands dévoûmens. Nous sommes assurément plus éclairés, plus doux, jusqu’à un certain point même plus vertueux que l’étaient nos pères. Ils possédaient sur nous un grand avantage : ils étaient fiers. Ils l’étaient, parce qu’ils croyaient à l’importance de l’homme. Je ne connais point, pour ma part, de doctrine plus funeste, plus ennemie de tout ordre social, que l’humilité abjecte à laquelle un scepticisme railleur nous condamne. Cette humilité exagérée ne peut engendrer que la destruction de toute idée de devoir.

« Quel est celui, demanderons-nous par la bouche de Vondel, le grand poète néerlandais, qui est assis là-haut dans la lumière sans fond, qui existe par lui-même, sans aucun appui du dehors ? Nommez-le-nous, décrivez-le-nous avec une plume de séraphin. » — « C’est Dieu ! vont nous répondre les anges. C’est Dieu, l’être infini, éternel, auteur de toute chose. Vouloir le décrire, lui donner un nom, n’est que profanation et indignité. Chacun a un nom, excepté lui. Il fut, il est, il reste immuablement le même. Seul il se connaît. A qui cette lumière a-t-elle été révélée ? A qui la splendeur des splendeurs est-elle apparue ? »

Voilà de belles paroles. Laissons-les planer au-dessus de nos discussions puériles et de nos querelles sanglantes. Le dogme a ses mystères : respectons-les, sans chercher à les éclaircir. Trop longtemps des mains indiscrètes se sont obstinées à vouloir soulever le voile qui nous dérobe la vue du sanctuaire. Le plus sûr moyen d’honorer la divinité est peut-être de montrer à toute heure, par nos actes, que nous avons conscience de notre origine divine. Bien des martyrs, sans doute, seront morts dans l’erreur : ils n’en auront pas moins été des martyrs, c’est-à-dire ce qu’il y a de plus grand et de plus respectable au monde. Donner sa vie pour sa foi, c’est rendre le plus inappréciable des services à l’humanité, car c’est lui attester, par une affirmation solennelle, qu’il est quelque chose en nous destiné à survivre à la destruction de la matière. Que l’humanité le croie, et elle n’aura plus sujet de maudire avec Job les genoux qui l’ont portée.


JURIEN DE LA GRAVIERE