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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/366

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m’attacher. Désignez-moi un jour où je puisse vous entendre. Je cherche la vie éternelle. » La chose est convenue, le jour fixé. Mais sur-le-champ le margrave est averti. Le 2 juillet, à six heures du matin, Christophe, n’écoutant que son courage, se présente au rendez-vous. Marguerite lui donne la main. C’est ainsi qu’elle a promis de le livrer.

Le margrave sanguinaire fait à l’instant saisir le bienfaisant pasteur. Il ordonne qu’on le conduise au Steen. Christophe est étendu sur le banc de torture. « Quels sont tes adhérens ? lui demande-t-on. — Demandez-moi ce que vous voudrez, répond Christophe ; je ne trahirai pas ma foi, j’ai confessé le Christ ; pour le Christ j’abandonne ici ma vie. » Le tribunal s’assemble. Christophe s’adresse doucement au margrave : « Monsieur le bailli, lui dit-il, vous ne devriez pas juger contre le droit. Je vais appeler de votre sentence auprès de Dieu. » Le bailli confus s’écrie alors : « N’enseignez-vous donc jamais à la maison, dans les bois, dans les champs ? — Oui, certes, réplique le pasteur, j’enseignais ; Dieu le sait. Si j’éprouve aujourd’hui quelque regret, c’est de n’avoir pu le faire davantage. » Le bailli en colère lui rappelle les ordonnances du roi. « Les ordonnances du roi, répond l’honnête Christophe, ne vous serviront guère quand vous comparaîtrez devant le souverain juge, quand la trompette sonnera pour que vous receviez le salaire après l’ouvrage. » Telle fut la seule défense de Christophe. Ceci se passait le 4 octobre 1564.

« La victime s’en allait résignée porter son offrande à la mort : on entendait tout à coup les frères chanter en grande détresse. « Allons, bourreau, cria le bailli, hâte-toi ! achève ton office ! » Christophe était attaché au poteau. Le bourreau le transperça. En ce moment le bas peuple accourait et dispersait les soldats en leur jetant des pierres. Hélas ! l’agneau était déjà mort, brûlé, étouffé par les flammes. N’y a-t-il pas lieu de verser des larmes ? »

A partir de ce jour le mouvement aristocratique passe au second plan. Le drame est mûr ; le rideau va se lever sur la plus épouvantable tragédie des temps modernes. En 1564, les mécontens se tenaient pour satisfaits d’avoir obtenu l’éloignement du cardinal Granvelle et la retraite des troupes espagnoles ; en 1565 déjà, les exigences vont plus loin ; c’est à l’Inquisition même qu’on s’attaque. Sous l’impulsion de trois zélés calvinistes, — Jean de Marnix, seigneur de Toulouse, Nicolas de Hames, héraut d’armes de la Toison d’or, et Gilles Le Clercq, — la moyenne noblesse associe à ses revendications la haute bourgeoisie. Un pacte séditieux est signé à Bruxelles : il portera le nom de Ligue des nobles ou de Compromis. En 1566, trois cents gentilshommes ayant à leur tête le seigneur de Brederode, le plus brutal, le plus emporté des seigneurs, et Louis