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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/344

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ses breloques (ses ouvrages) sont vingt fois plus payées que ne l’ont été les ouvrages de Corneille. Et de répliquer à ceux qui lui reprochaient de ne pas draper assez ses portraits : a Comment voudriez-vous reconnaître une vieille édentée si on lui donnait la figure d’une nymphe de quinze ans ? »

Lasciva est nobis pagina, vita proba est. A l’encontre de ces auteurs qui mettent la vertu dans leurs livres plutôt que dans leurs actions, Collé réserve tout son libertinage pour ceux-là : galant homme dans sa vie privée, il a le sentiment de la dignité littéraire, tient à la considération personnelle, et, loin de considérer le mariage comme un droit furieux dont la mode passera, il adore sa femme, qui fut pour lui une amie, une maîtresse, une conseillère toujours écoutée. « C’est à elle, écrit-il [1], que je dois le peu de vertu que j’ai ou que je n’ai pas. L’extrême douceur de son caractère avait réprimé l’impétuosité et la violence du mien ; la sagesse de ses vues arrêtait la précipitation des miennes et mon étourderie en affaires ; sa prudence seule avait arrangé complètement notre fortune ; son économie seule réglait notre maison en la tenant toujours de la façon la plus honorable. Menant ses domestiques avec fermeté, elle avait trouvé l’art de s’en faire craindre, respecter et adorer. Elle joignait à l’esprit d’agrément celui des détails d’un ménage, ne dédaignant pas de descendre jusqu’aux moindres. Dans les affaires épineuses et difficiles, son grand sens lui fournissait les meilleurs conseils et son imagination les meilleurs expédiens. C’est par ses avis que je jouis du peu de santé que j’ai ; c’est à sa raison que je dois la mienne qui était souvent, et très souvent, emportée par les écarts d’une imagination bouillante ; c’est à son goût exquis et à ses délicates critiques que je dois le peu de réputation littéraire que je laisse ; et je compte pour très peu de chose ce dernier article. Enfin, je n’ai jamais pu lui trouver d’autre défaut que sa mauvaise santé : j’ai été pendant trente ans sa garde-malade… »

Autrefois comme aujourd’hui le nombre des mauvais ménages était bien moindre que celui des bons : j’entends par bons, cette moyenne que la médiocrité humaine peut atteindre ; mais ces derniers font partie de la majorité silencieuse qui n’attire point les regards, et trouvât-on chez les grands les vertus de famille, elles ne tentent guère la plume des auteurs, puisqu’elles ont la douceur, la monotonie sereine des lacs, et ne se prêtent guère aux descriptions brillantes dont vit le roman, aux péripéties du drame.

  1. Collé ne lui survécut que deux ans ; il mourut en 1783, âgé de soixante-quatorze ans, de mélancolie plutôt que de vieillesse, quelques-uns même croient à un suicide.