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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/342

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de Boismorand a fait beaucoup d’ouvrages pareils qu’on ne sait pas être de lui… Le soir d’un matin qu’il avait prononcé un sermon très pathétique et qu’il perdait son argent au jeu, il regardait le ciel en donnant ses derniers écus et disait : — Eh ! oui, mon Dieu ! ., oui ! ., oui ! .. je t’enverrai des âmes. — Une autre fois, après une perte considérable, il mit, par une forte gelée, son crucifix sur sa fenêtre et l’y laissa passer la nuit, afin de le punir du malheur qu’il n’avait pas empêché. Quelque grand jureur qu’il fût, il reconnaissait comme supérieur dans cet art un certain Passavant : un jour que tout son argent était parti, ne pouvant plus inventer de jurons, il regardait le ciel avec fureur en s’exclamant : Mon Dieu ! mon Dieu ! je ne te dis rien, je ne te dis rien, mais je te recommande à Passavant. — Enfin, ne se possédant plus : Je révélerai le secret de l’Église, répétait-il en frappant sur la table à jeu, je révélerai le secret de l’Église. Il acheva de perdre tout son argent : — Eh bien ! l’abbé, lui dit-on, révélez-nous donc le secret de l’Église. — Il n’y a pas de purgatoire ! cria-t-il, et il s’enfuit. »

Sous couleur d’écrire pour lui seul, de parler à son bonnet de nuit, Collé, dans le Journal historique, donne libre cours à sa bile, et sa morosité sarcastique s’épanche à larges flots sur le genre humain. Admettons que cette humeur chagrine, apanage ordinaire de la vieillesse, ait augmenté avec les ans, mais, en vérité, ses ruades de franchise dépassent toute mesure et le goût ne trouve pas toujours son compte à ses fautes de goût. On pourrait presque intituler ce Journal : mes contradictions, mes mépris, mes rancunes. Ne lui parlez ni des musiciens, « qui sont tous des bêtes, » à commencer par Rameau et à continuer par Philidor ; ni des comédiens, ces maroufles d’histrions dont l’impertinent aréopage juge à tort et à travers de la valeur des pièces : Préville, « le plus faux et le plus menteur des hommes, même des comédiens ; » Mlle Dangeville, « un petit automate ; » Lekain, ce monstre à figure humaine, ne sera jamais qu’un mauvais acteur ; pas d’entrailles, fort peu d’intelligence, voilà son bilan en deux mots. Dévots, jésuites, philosophes, princes, gens de cour et de robe, comédies larmoyantes et romanesques, pièces à ariettes, innovations de tout genre passent sous sa férule et reçoivent les étrivières, à commencer par ce public imbécile qui ne sait même plus siffler ; fait-il l’éloge de ses amis, il l’entremêle de réserves pénibles, révèle fort gaîment leurs turpitudes intimes : presque seuls, M. de Meulan et les siens échappent à ce massacre, mais comment eût-il médit d’amis auxquels il dut pendant près de vingt ans sa position, l’hospitalité la plus délicate, qui unissaient aux dons de