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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/338

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« Messieurs, la comédie à grands sentimens peint les femmes telles qu’elles ne sont pas, telles qu’elles n’ont jamais été et telles que, pour leur plaisir, les hommes ne doivent pas désirer qu’elles soient. — Dans Nicaise, comédie de société, qu’on va risquer devant vous, l’on a essayé de peindre les femmes telles qu’elles sont, telles qu’elles ont toujours été, et telles que les gens galans doivent souhaiter qu’elles soient toujours. Si l’on trouve dans cette pièce des traits hardis, des peintures vives, des situations hasardées, des caractères un peu trop vrais, et si enfin les dames n’y sont point épargnées, on est bien sûr cependant qu’elles pardonneront à l’auteur dès qu’elles sauront qu’il est mort. Oui, messieurs, Nicaise, qu’on va vous donner, et quelques autres petites comédies du même genre qu’on vous donnera par la suite si celle-ci a le bonheur de vous plaire, sont les œuvres posthumes d’un écrivain que l’inquisition d’Espagne fit brûler, pour son bien, au mois d’août 1750, par un temps fort chaud. Peut-on vous présenter un motif plus puissant pour obtenir votre indulgence ? Et n’est-ce pas une satisfaction bien pleine et bien entière pour vous, mesdames, de pouvoir dire : — « L’auteur de ces gentillesses, qui nous a fait l’objet de ses satires, a été un peu brûlé ? » Il n’y a pas de mal à cela et je serai tout le premier à convenir qu’il le méritait bien assurément. »

Il n’était besoin de ces précautions oratoires, et Collé le savait de reste, mais en mettant ses gaudrioles sur le compte d’un mort, il faisait d’une pierre deux coups, allait au-devant de la censure et amusait son public. A certains égards, on peut le considérer comme un précurseur de Beaumarchais : il fait applaudir, mieux encore il fait jouer par les satirisés eux-mêmes leur propre satire, et, l’amour-propre des auditeurs aidant, la gaîté lui sert de passe-partout et de condiment. Non qu’il ait le goût ou l’intuition révolutionnaire : il se contente d’aimer les vieilles libertés françaises et ne voit rien au-delà de l’opposition des parlemens, mais ce champion du tiers-état nourrit contre les abbés de cour et les beaux seigneurs, ces ambrés, comme il les appelle, une rancune et séculaire et personnelle, la rancune du bourgeois éclaboussé de leurs dédains, de leur politesse protectionnelle, dans sa race et dans son individu : les dauber lui semble donc un régal des plus savoureux. Aussi bien il est satirique jusque dans les moelles, et tous les satiriques font plus ou moins œuvre révolutionnaire : en ameutant les esprits, ils deviennent les auxiliaires des hommes d’action. Un livre, un pamphlet, une simple chanson, ont souvent opéré de grandes réformes ou… déplacé bien des abus. Les faits sont-ils autre chose que des pensées solidifiées ?

Parmi les fêtes les plus originales que Collé organisa en