Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/332

Cette page n’a pas encore été corrigée


mon habit que vous vouliez reconduire ! Que ne le disiez-vous plus tôt. Tenez, le voilà ! » Et de gagner le large, tandis que ses compagnons se pâment. Quelques instans après, le guet le ramène, les prend pour des voleurs, et comme Piron se garde bien de détromper les archers, le sergent leur fait mettre les menottes, jurant qu’ils seront pendus, s’il ne leur arrive pas pis. Piron change alors de ton, essaie vainement de persuader l’escouade, on arrive chez le commissaire, le clerc qui le remplace fait à son tour la sourde oreille, annonce qu’il va dresser procès-verbal. « Dépêchez-vous donc ; je vous aiderai à le mettre en vers si vous voulez ? — Pas tant de verbiage ! Votre nom ? Que faites-vous ? — Des vers. — Vous vous moquez encore de moi ! Et vous ? — Des chansons, répond Gallet, je suis chansonnier et épicier en gros. » Collé à son tour : « Ma profession est de ne rien faire, dont ma famille enrage ; mais lorsque les couplets de ce monsieur sont bons, je les chante, et aussitôt il entonne ce refrain :

Avoir dans sa cave profonde
Vins excellens en quantité,
Faire l’amour, boire à la ronde,
Est la seule félicité.

Montrant ensuite Piron : « Et quand monsieur fait de bons vers, je les déclame. » Et soudain il déclame :

J’ai tout dit, tout, seigneur, cela doit vous suffire ;
Qu’on me mène à la mort, je n’ai plus rien à dire.

En même temps, Collé s’avance en héros vers la garde qui rit à gorge déployée. Ahuri, suffoqué de colère, le clerc seul ne comprend point, et court éveiller le commissaire. Celui-ci descend enfin et recommence l’interrogatoire. « Votre état ? demande-t-il à Piron. — Poète. » Et Piron lui reproche de ne pas le connaître, lui l’auteur des Fils ingrats et de Callisthène. » Que parlez-vous de pièces de théâtre ? s’exclame le commissaire ; savez-vous que Lafosse est mon frère et qu’il en a fait d’excellentes ? » Plus sagace que son clerc, il eut bien vite démêlé l’imbroglio et invita les trois compères à venir le samedi suivant dîner et manger des huîtres. « Oh ! mes amis, dit Piron, rien ne manque à ma gloire ; j’ai fait rire le guet. » Le lieutenant de police ayant eu vent de la plaisanterie, fit venir Piron qui l’amusa infiniment.

De semblables historiettes portent l’estampille d’un caractère. Collé adore Boccace, Rabelais, Molière, Clément Marot, les contes de La Fontaine, les chansons d’Haguenier [1] ; tout, dans le creuset de

  1. Haguenier, secrétaire des commandemens du régent, passait pour le meilleur chansonnier de son temps ; il avait composé le couplet suivant pour les petits soupers du prince :
    Dormir est un temps perdu :
    Bien fou qui s’y livre.
    Prends, sommeil, ce qui t’est dû,
    Mais attends que je sois ivre !
    Saisis-moi dans ce moment,
    Fais-moi dormir promptement ;
    Je suis pressé de vivre.
    Le régent le remercia : « C’est mon caractère que tu as voulu peindre et je le trouve fort ressemblant ; j’ai même donné ces vers comme de moi hier à souper, et je crois que tu en seras fort aise. — Point du tout, monseigneur, puisque je m’en suis fait honneur vis-à-vis de mes amis. » La dispute s’échauffe, le régent menace Haguenier de lui retirer sa place. « Monseigneur, je ne sortirai jamais de chez votre altesse par une plus belle porte. » Le prince, outré, le congédia, avec défense de se dire l’auteur de la chanson, et Haguenier se vengea par ce couplet :
    Son altesse me congédie
    Après l’avoir vingt ans servie !
    Ce trait nous fait très peu d’honneur,
    Nous devions tous deux nous connaître,
    S’il perd un f… serviteur,
    Ma foi, je perds un f… maître.
    Voltaire, plus difficile à satisfaire que d’autres juges