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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/325

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la présente comme le modèle de la femme aimable telle que la comprit ce siècle. De la femme aimable, oui, mais non de la femme honnête, à moins de se contenter pour celle-ci de cette définition : celle qui n’a eu qu’un amant, ou du moins qu’un amant à la fois. Femme d’un des premiers valets de chambre du roi, situation qui était alors une sorte de charge de cour, Pomone (ainsi l’appellent ses contemporains à cause des superbes corbeilles de fruits de ses jardins dont elle ornait sa table et celle de ses amis) demeura pendant quinze ans l’amie décente et fort impérieuse du comte d’Angivilliers, menin du dauphin, puis directeur général des bâtimens civils. Et, piquante antithèse, on vit l’ange Gabriel [1] réaliser, tant que vécut Mme de Marchais, le type de l’amant malheureux, troublé lorsqu’elle lui adressait la parole, balbutiant ses réponses, lui dont la conversation, en son absence, avait de l’enjouement, de la chaleur, dont le caractère respirait la fierté ; puis lorsqu’elle l’eut épousé, changement complet, toute l’autorité passant à l’époux, la maîtresse d’hier devenant aux yeux de tous pleine de déférence et de respect, jusqu’à la révolution s’entend, car à cette époque elle ne voulut point quitter la France, et le laissa fort bien émigrer tout seul. Ce qui permet de supposer que le public, toujours esclave des apparences, prit un jeu savant, le décor de la soumission, pour la soumission elle-même. Laisser au mari tous les dehors de l’autorité, le conduire aveuglément en lui persuadant qu’il demeure maître absolu, ne jamais confesser à personne, pas même aux amis intimes, qu’on garde la direction occulte de toutes choses, n’est-ce pas le premier principe de la diplomatie féminine ?

Pour suffire à cette fureur d’amusement qui enivre le beau monde, la verve des inventeurs de plaisir ne doit pas chômer un instant : on imagine des journées de campagne où les femmes s’amusent à prendre l’habit et jouer le rôle de maîtresses de café, avec des domestiques vêtus de vestes et bonnets blancs qu’on appelle garçons ; le tout émaillé de musique, de pantomimes et proverbes. En 1774, Collé donne à Berny la Foire du Parnasse, fête mêlée de parades dont son ami Panard lui a fourni la première idée ; il a, dans le jardin, établi une véritable foire : au fond, en face de la grande rue, un mont Parnasse, au sommet un Pégase, en bas une boutique avec un transparent sur lequel on lisait : « Magasin de chansons. Le sieur Lejoyeux tient la manufacture des lanlas, des mirlitons, des flonflons, des lanturelus et de tous les vaudevilles anciens et nouveaux, faits et à faire. » Plus bas, à

  1. Surnom de M. d’Angivilliers.