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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/306

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tirer traîtreusement un coup sur moi par derrière, brûlait la cervelle au malheureux Van Berchem ! ..

Transporté de fureur, je m’élance alors sur cet enragé, qui déjà m’ajustait avec le second pistolet… Mais son regard ayant rencontré le mien, qui devait être terrible, il en fut comme fasciné et s’écria en très bon français : « Ah ! grand Dieu ! je vois la mort dans vos yeux ! .. Je vois la mort dans vos yeux ! .. — Eh bien ! scélérat, tu vois juste ! .. » En effet, il tomba ! ..

Le sang appelle le sang ! La vue du jeune Van Berchem, étendu à mes pieds, ce que je venais de faire, l’animation du combat, et peut-être aussi l’affreuse douleur que me causait ma blessure, tout cela réuni, me jetant dans un état de surexcitation fébrile, je cours vers le plus jeune des officiers cosaques, je le saisis à la gorge, et déjà mon sabre était levé,.. lorsque le vieux gouverneur, cherchant à garantir son élève, penche le haut du corps sur l’encolure de mon cheval, de manière à m’empêcher de remuer le bras, et s’écrie d’un ton suppliant : « Au nom de votre mère, grâce, grâce pour celui-ci, il n’a rien fait ! .. »

En entendant invoquer un nom vénéré, mon esprit, exalté par tout ce qui m’entourait, fut frappé d’hallucination au point que je crus voir une main blanche, si connue de moi, se poser sur la poitrine du jeune homme que j’allais percer, et il me sembla entendre la voix de ma mère prononcer les mots : « Grâce, grâce ! .. » Mon sabre s’abaissa ! .. Je fis conduire le jeune homme et son gouverneur sur les derrières.

Mon émotion était si grande, après ce qui venait de se passer, que je n’aurais pu donner aucun ordre au régiment si le combat eût duré encore quelque temps ; mais il fut bientôt terminé. Un grand nombre de cosaques avaient été tués, et les autres, abandonnant leurs chevaux, s’étaient laissés glisser dans la profondeur du ravin, où la plupart périrent dans les énormes tas de neige que le vent y avait amoncelés. Les ennemis furent aussi repoussés sur tous les autres points.

Dans la soirée qui suivit cette affaire, je questionnai mon prisonnier et son gouverneur. J’appris que les deux jeunes gens étaient fils d’un chef puissant qui, ayant perdu une jambe à la bataille d’Austerlitz, avait voué aux Français une haine si vive que, ne pouvant plus les combattre, il avait envoyé ses deux fils pour leur faire la guerre. Je prévis que le froid et le chagrin feraient bientôt périr le seul qui lui restât. J’en eus pitié et lui rendis la liberté, ainsi qu’à son vénérable Mentor. Celui-ci, en prenant congé de moi, me dit ces mots expressifs : « En pensant à son fils aîné, la mère de mes deux élèves vous maudira ; mais, en revoyant le