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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/24

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les soldats sont repoussés à la brèche et se découragent, les capitaines sont obligés d’y monter, même avec la certitude d’y être blessés… Vue de loin et après coup, la partie paraît aisée à conduire ; elle offre plus d’embarras dans l’incertitude de la mêlée. » C’est en quelques mots tout l’art du chef de parti.

Physionomie curieuse d’homme public qui ne se dégage que par degrés de cette « mêlée » où passent bien d’autres figures d’un plus saisissant relief. Cette opposition royaliste, formée de ce qui restait de la majorité de 1815, avait ses représentans aux traits divers et accentués : et Chateaubriand avec ses véhémences de polémique et ses violences dans la fidélité, avec son génie fait d’ambition et de dédain apparent des grandeurs, d’orgueil et d’imagination, « rêvant des plans de conduite comme des plans d’ouvrages, selon le mot de Mme Récamier, et faisant des phrases sonores ; » et M. de La Bourdonnaye, esprit dominateur et absolu, homme de parti implacable, indépendant jusqu’à l’indiscipline ; et M. de Bonald, l’intègre philosophe, l’oracle d’une nouvelle politique sacrée, le restaurateur idéal du trône et de l’autel ; puis les hommes de cour, les Jules de Polignac, les Mathieu de Montmorency, les La Rochefoucauld, puis les Sallaberry, les Castelbajac, les Josse de Beauvoir, et dans un autre ordre, un ancien préfet de l’empire devenu ultra, Fiévée. Ils avaient leurs réunions chez un député oublié depuis, alors presque célèbre, M. Piet. Chateaubriand, qui ne s’est jamais fait faute de railleries et de dédain à l’égard de ses anciens amis, a écrit : « Nous arrivions extrêmement laids, et nous nous asseyions en rond autour d’un salon éclairé d’une lampe qui filait. Dans le brouillard législatif nous parlions de la loi présentée, de la motion à faire, du camarade à porter à la questure, aux diverses commissions. Nous débitions les plus mauvaises nouvelles, nous disions que les affaires allaient changer de face. » Ils passaient leur temps chez M. Piet, comme dans le Conservateur illustré par les polémiques de Chateaubriand, à prédire les catastrophes, à prouver que la politique du 5 septembre perdait la monarchie. Ils ménageaient à peine le roi ; ils n’avaient pas assez de colères contre le ministre en qui ils voyaient un ennemi public, le favori, M. Decazes, qu’ils accusaient de préparer des révolutions nouvelles, de livrer la France aux révolutionnaires et aux bonapartistes. M. de Villèle partageait jusqu’à un certain point les opinions et les craintes de ces royalistes dont il était l’ami et l’allié ; il restait avec eux puisqu’il était leur chef, — il ne partageait qu’à demi leurs passions ou leurs préjugés.

Il faisait sa guerre à lui, une guerre de méthode et de tactique, en homme qui n’avait ni l’éclat de talent d’un Chateaubriand, ni le