Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/140

Cette page n’a pas encore été corrigée


effets. Le respect superstitieux de l’autorité est l’obstacle que d’abord il renverse ; l’expérience est la méthode positive qui, par la comparaison des faits, dégage les formules fécondes. Léonard va au même but par la même voie. Il ne sépare pas la théorie de la pratique, il rejette l’autorité, il préconise l’expérience. Mais il ne passe pas son temps à décrire le procédé et à en vanter l’excellence. Il a hâte de se mettre à l’œuvre. L’exposé de la méthode n’est pour lui qu’une préface, qu’une introduction : il la voit clairement, il l’indique brièvement, il la pratique en maître. Il ne s’attarde pas à dire ce qu’il faudrait faire, il le fait.

Sur l’autorité le Vinci se prononce avec autant de netteté que Bacon. Il montre ce qu’il y a d’absurde, d’immoral et d’illogique dans cette religion superstitieuse de l’antiquité. Les anciens se sont servis de leur jugement, on les en loue, pourquoi ne pas faire comme eux ? « Celui qui discute, en alléguant l’autorité, ne met pas en œuvre son jugement (ingegno), mais sa mémoire. Les bonnes lettres sont nées d’un bon naturel, et la cause étant plus à louer que l’effet, je louerai plus un bon naturel sans lettres, qu’un bon lettré sans naturel (sanza naturelle). » C’est déjà l’attaque de Montaigne contre la science livresque, qui supprime l’esprit sous prétexte de le cultiver. Moralement il y a quelque chose de méprisable à tirer vanité de ce qu’on dérobe aux autres : « Ils vont gonflés et pompeux, vêtus et ornés du fruit du travail des autres, et ils ne me laissent pas le fruit démon travail. S’ils me méprisent, moi, inventeur, combien plus peuvent-ils être blâmés, eux qui ne sont pas des inventeurs, mais des fanfarons et déclamateurs des œuvres d’autrui (trombette e recittatori dell’altrui opere ! ) » Accepter l’autorité, c’est faire de soi un fantôme, l’ombre qui suit un corps réel, c’est manquera la dignité de la pensée : « Les inventeurs, interprètes entre la nature et l’homme, comparés à ces fanfarons et déclamateurs des œuvres d’autrui sont comme l’objet qui fait face au miroir, comparé à l’image qui s’en réfléchit dans le miroir. L’objet est quelque chose en lui-même et l’image n’est rien. Gens peu redevables à la nature, car ils ne sont revêtus que d’accident, et sans cet accident tu pourrais les confondre dans le troupeau des bêtes. » La pensée n’existe que libre ; dès qu’elle se soumet, elle n’est plus ; même ce qu’elle reçoit, il faut qu’elle se le donne. Suivre les opinions d’autrui, les accepter, ce n’est pas la pensée, c’en est la vaine image. Logiquement, peut-on invoquer l’autorité comme une preuve ? « Beaucoup penseront qu’ils peuvent raisonnablement me blâmer, en alléguant que mes preuves vont contre l’autorité de quelques hommes tenus en grande révérence par leurs jugemens sans contrôle (inesperti), ne considérant