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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/138

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souvent la terre, mais, à propos de la terre, il s’occupe de tout ce qui l’entoure, des élémens, du ciel, des astres. Cet ouvrage eût été le résumé de ses idées sur l’astronomie, la géologie, la physique, une première synthèse des observations qu’il avait réunies sur l’histoire et l’organisation de notre univers.

A-t-il été plus loin ? a-t-il rêvé une œuvre d’ensemble, dont il aurait arrêté au moins les grandes divisions ? Dans le manuscrit E il cite « le chapitre à du livre 113 des choses naturelles (delle cose naturali). » S’il s’agit ici d’une œuvre, dont il aurait conçu le plan, disposé les livres et les chapitres, la question est résolue. Rien de plus invraisemblable que cette hypothèse d’une œuvre à faire, dont l’auteur citerait sans hésiter le chapitre 4 du livre 113 ! Pourquoi cette citation unique ? comment le savant ne renvoie-t-il pas désormais à ce travail définitif ? Ailleurs il parle des cent vingt livres qu’il a composés et qui témoigneront de sa patience et de sa loyauté scientifiques. Ces cent vingt livres ne peuvent être que les cahiers qui composaient ses manuscrits. Je crois dès lors que le texte du manuscrit E n’est qu’un renvoi à un passage de ces cahiers, dont il résumait le contenu dans ce titre expressif : delle cose naturali. Si notre hypothèse est juste, le titre ne perd rien de son intérêt. Il prouve que, dans la dispersion de ses notes, Léonard sentait la présence d’un même esprit, l’unité d’une même pensée et d’un même objet, la possibilité d’une grande œuvre. Il n’eût pas été l’artiste qu’il fut, s’il eût pu se contenter d’une collection de matériaux informes. Un travail constant s’est fait en son esprit, un perpétuel effort vers l’unité : en lui s’est esquissée, en une suite de dessins de plus en plus précis, l’architecture d’un monument de plus en plus grandiose, qui eût été comme l’image intelligible de l’œuvre géante de cette nature, que souvent il invoque comme la loi une et vivante de l’univers et de la pensée.


II

L’unité qui n’est pas dans l’œuvre de Léonard est dans sa méthode. Quand on lit ces carnets de notes écrits au jour le jour, on ne se croirait pas à la fin du XVe siècle, on n’est point dépaysé. Il ne dépendait pas de lui d’éviter les erreurs. Les obscurités s’expliquent de reste par la nature des documens qu’il nous a laissés. Mais, ce qui plus que les vérités trouvées me surprend, c’est sa méthode d’investigation, c’est la sûreté de son instinct scientifique, qui répugne aux miracles comme aux abstractions.

La scolastique n’existe pas pour lui. Une heureuse ignorance l’affranchit, sans qu’il y songe. La séparation de la théologie et de la philosophie n’est pas même affirmée, elle est sous-entendue. Un